—Voilà qui est parfait! s'écria Gédéon. Et demain il n'y aura plus de Jimson, ni de carriole, ni de piano! Et quand ce brave homme se réveillera, il pourra se dire que toute l'affaire n'a été qu'un rêve!

—Oui, dit l'oncle Edouard, mais il y aura un autre homme qui aura un réveil bien différent! Le gaillard qui a volé la carriole s'apercevra qu'il a été trop malin!

—Mon cher oncle, dit Gédéon, je suis heureux comme un roi, mon cœur saute comme une balle, mes talons sont légers comme des plumes; je suis délivré de tous mes embarras, et je tiens la main de Julia dans la mienne! Dans ces conditions, comment trouverais-je la force d'avoir de mauvais sentiments? Non il n'y a de place en moi que pour une bonté angélique! Et quand je pense à ce pauvre malheureux diable avec sa carriole, c'est de tout mon cœur que je m'écrie: «Que Dieu lui vienne en aide!»

—Amen! répondit l'oncle Edouard.

XIII
LES TRIBULATIONS DE MAURICE
(Seconde partie)

Si notre littérature avait conservé ses vieilles traditions de réserve et de politesse classiques, je ne dégraderais pas ma dignité d'écrivain jusqu'à vous décrire les angoisses de Maurice; c'est là un de ces sujets que l'intensité même de leur réalisme devrait faire exclure d'une œuvre d'art un peu digne de ce nom. Mais le goût est aujourd'hui aux sujets de ce genre: le lecteur aime à être introduit dans les recoins les plus secrets de l'âme d'un héros de roman, et rien ne lui plaît autant que le spectacle d'un cœur tout sanglant, étalé devant lui dans sa nudité. Encore cette considération ne suffirait-elle pas à me décider si le repoussant sujet que je vais traiter n'avait, en outre, l'avantage d'une éminente portée moralisatrice. Puisse mon récit empêcher ne fût-ce qu'un seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime à la légère, sans s'être suffisamment entouré de précautions: et j'aurai conscience de n'avoir pas travaillé en vain!

Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se réveilla du profond sommeil du désespoir, ce fut pour constater que ses mains tremblaient, que ses yeux avaient peine à s'ouvrir, que sa gorge brûlait, et que sa digestion était paralysée. «Et Dieu sait pourtant que ce n'est pas à force d'avoir mangé!» se dit l'infortuné. Après quoi il se leva, afin de réfléchir plus froidement à sa position. Rien ne pourra mieux vous dépeindre les eaux troublées où naviguait sa pensée qu'un exposé méthodique des diverses anxiétés qui se dressaient devant lui.

Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numéros ces anxiétés: mais je n'ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de Maurice, elles se mêlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une trombe de poussière. Et, toujours pour la commodité du lecteur, je vais donner des titres à chacune d'elles. Qu'on veuille bien observer que chacune d'elles, à elle seule, suffirait à assurer le succès d'un roman-feuilleton!

Anxiété no 1: Où est le cadavre? ou le Mystère de Bent Pitman. C'était désormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait à l'espèce la plus ténébreuse des professionnels du crime. Un homme tant soit peu honnête n'aurait pas touché le chèque; un homme doué de la moindre dose d'humanité n'aurait pas accepté en silence le tragique contenu du baril; et seul un assassin éprouvé avait pu trouver les moyens de faire disparaître le cadavre sans qu'on en sût rien. Cette série de déductions eut pour effet de fournir à Maurice la plus sinistre image d'un monstre, Bent Pitman. Evidemment cet être infernal n'avait eu, pour se débarrasser du cadavre, qu'à le précipiter dans une trappe de son arrière-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans un roman par livraisons): et maintenant cet homme vivait dans une orgie de luxe, sur le montant du chèque. Jusque-là, c'était d'ailleurs ce que Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de folle prodigalité d'un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres pouvaient fort bien ne pas même durer une semaine. Et quand cette somme aurait fondu, que ferait ensuite l'effrayant personnage? Et une voix diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui répondait: «Ce qu'il fera ensuite? Il te fera chanter!»

Anxiété no 2: La fraude de la tontine, ou l'oncle Masterman est-il mort? Inquiétant problème, et dont dépendaient pourtant tous les espoirs de Maurice! Il avait essayé d'intimider Catherine, il avait essayé de la corrompre: et ses tentatives n'avaient rien donné. Il gardait toujours la conviction «morale» que son oncle Masterman était mort; mais ce n'est point chose facile de faire chanter un subtil homme de loi en s'appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins encore qu'auparavant à l'imagination de Maurice. «Michel est-il bien un homme qu'on puisse faire chanter? se demandait-il. Et suis-je bien l'homme qu'il faut pour faire chanter Michel?» Graves, solennelles, terribles questions. «Ce n'est pas que j'aie peur de lui,—ajoutait Maurice, pour se rassurer;—mais j'aime à être sûr de mon terrain, et le malheur est que je ne vois guère la manière d'arriver à cela! Tout de même, comme la vie réelle est différente des romans! Dans un roman, j'aurais à peine entrepris toute cette affaire que j'aurais rencontré, sur mon chemin, un sombre et mystérieux gaillard qui serait devenu mon complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu'il y avait à faire, et qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, où il n'aurait trouvé qu'une statue de cire; après quoi, du reste, ce complice n'aurait pas manqué de me faire chanter, et de m'assassiner par-dessus le marché. Tandis que, dans la réalité, je pourrais bien arpenter les rues de Londres jour et nuit, jusqu'à crever de fatigue, sans qu'un seul criminel daignât seulement faire attention à moi!... Et cependant, à ce point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient à peu près ce rôle-là!» reprit-il, songeusement.