Anxiété no 3: Le cottage de Browndean, ou le complice récalcitrant. Car il y avait aussi un complice: et ce complice était en train de moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que pouvait-on faire de ce côté? Maurice se dit qu'il aurait dû envoyer au moins quelque chose à son frère, n'importe quoi, un simple mandat de cinq shillings, de manière à lui faire prendre patience en l'approvisionnant d'espoir, de bière, et de tabac. «Mais comment aurais-je pu lui envoyer quelque chose?» gémit le pauvre garçon en explorant ses poches, d'où il retira tout juste quatre pièces d'un shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la situation de Maurice, en guerre avec la société, et ayant à tenir, de sa main inexpérimentée, les fils de l'intrigue la plus embrouillée, on doit avouer que cette somme était à peine suffisante. Tant pis! Jean aurait à se débrouiller tout seul! «Oui, mais—reprenait alors la voix diabolique—comment veux-tu qu'il se débrouille, fût-il même cent fois moins stupide qu'il l'est?»
Anxiété no 4: La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite! Mœurs londoniennes. Sur ce point particulier, Maurice était sans nouvelles. Il n'avait pas encore osé mettre les pieds à son bureau: et cependant il sentait qu'il allait être forcé d'y passer sans plus de retard. Bon! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau? Il n'avait le droit de rien signer en son propre nom; et, avec la meilleure volonté du monde, il commençait à se dire que jamais il ne réussirait à contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne pouvait rien pour arrêter la débâcle. Et lorsque la débâcle se serait enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu'aux moindres détails les comptes de la maison, deux questions ne manqueraient pas d'être posées à l'effaré et piteux insolvable: 1o Où est M. Joseph Finsbury? 2o Que signifiait certaine visite à la banque? Questions combien faciles à poser! et grand Dieu! combien il était impossible d'y répondre! Et l'homme à qui elles seraient adressées, s'il n'y répondait pas, irait certainement en prison, irait probablement—eh! oui!—aux galères. Maurice était en train de se raser lorsque cette éventualité s'offrit à sa pensée: il se hâta de déposer son rasoir. Voici, d'une part, suivant l'expression de Maurice, «la disparition totale d'un oncle de prix»; d'autre part, voici toute une série d'actes étranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un neveu dont on sait qu'il avait, à l'endroit du disparu, une haine sans pitié: quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire! «Non, se dit Maurice, ils n'oseront tout de même pas aller jusqu'à me considérer comme un assassin! Mais, franchement, il n'y a pas dans le code un seul crime (excepté peut-être celui d'incendie) que, aux yeux de la loi, je n'aie l'apparence d'avoir commis! Et pourtant je suis un parfait honnête homme, qui n'a jamais désiré que de rentrer dans son dû! Ah! la loi, en vérité, c'est du propre!»
C'est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice descendit l'escalier de sa maison de John Street; il n'était toujours encore qu'à moitié rasé. Dans la boîte, une lettre. Il reconnut l'écriture: c'était Jean qui s'impatientait!
«Vraiment, la destinée aurait pu m'épargner au moins cela!» se dit-il amèrement, et il déchira l'enveloppe.
«Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête! Je suis ici dans une purée noire; sais-tu que je suis forcé de vivre à l'œil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande? Je n'ai pas de draps de lit, pense bien à ça! Il me faut de la galette, entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-là! Tout le monde en aurait assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux Maurice, ne t'entête pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le procurer à l'œil! Ma parole d'honneur! Ton frère bien affectueux, J. FINSBURY.»
«Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir à me faire raser chez un coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je «de la galette» à envoyer à quelqu'un? Sa position n'est pas drôle, je le reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête?... Du moins il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou, impossible qu'il bouge! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas!»
Puis, dans un nouvel élan d'indignation: «Il ose se plaindre, l'animal! Et il n'a même jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?»
Mais ce n'étaient point là des arguments d'une honnêteté irréprochable, et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se dissimuler que son frère Jean n'était pas du tout «à la fête», lui non plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une société ou d'une distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut été rasé, Maurice en arriva à concevoir la nécessité d'un compromis.
«Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée! Je ne peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour lui, je vais lui envoyer le Lisez-moi! Ça le remontera, et puis on lui fera plus volontiers crédit quand on verra qu'il reçoit quelque chose par la poste!»
En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel (dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l'Athenæum, la Vie chrétienne, et la Petite Semaine pittoresque. Ainsi Jean se trouva pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un baume sur la conscience.