Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en arrivant à son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l'air ravi. Quant à Maurice,—qui avait presque oublié qu'il y eût au monde quelque chose comme de bonnes nouvelles,—il aurait volontiers sangloté de bonheur, comme un enfant; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en broussaille; volontiers il serait allé jusqu'à donner à chacun des employés de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un chœur d'oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant: «Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon, avoir du bon!»

C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson, un des créanciers de la maison; mais Rogerson n'était pas un créancier inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin, et plus d'une fois déjà il avait consenti à de longs délais.

—Mon cher Finsbury,—dit-il, non sans embarras,—j'ai à vous prévenir d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu à court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que c'est... et... en un mot...

—Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer à la première échéance! répondit Maurice, en pâlissant. Mais donnez-moi le temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte!

—Mais c'est que... voilà... balbutia Rogerson, je me suis laissé tenter! J'ai cédé ma créance!

—Cédé votre créance! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson!

—Hé! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espèces! murmura Rogerson.

—Cent pour cent! s'écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose comme trente pour cent de bénéfice! Singulière chose! Et qui est l'acheteur?

—Un homme que je ne connais pas! répondit le créancier. Un nommé Moss!

«Un juif!» songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitté. Que pouvait bien avoir à faire un Juif d'une créance sur la maison Finsbury? Et quel intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d'un tel prix? Ce prix justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir. Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être présentée d'un jour à l'autre, ce même jour, ce même matin! Et pourquoi? Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère de Pitman. «Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux!» gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on vint lui annoncer la visite de M. Moss.