—Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire davantage! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je vais vous souhaiter une bonne journée!
«Me souhaiter une bonne journée!» songea Maurice, resté seul. Dès la minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s'était enfui de son cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il s'arrêta, pour grogner: «Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais dû emprunter de l'argent au gérant! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument sans le sou, comme les ouvriers sans travail!»
Il rentra chez lui, et s'assit mélancoliquement dans la salle à manger. Jamais Newton n'a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta stérile. «Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose de contre-nature. Ça vaudrait la peine d'écrire au Times, pour signaler le cas! Que dis-je? Ça vaudrait la peine de faire une révolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de suite de l'argent! La moralité, je n'ai plus à m'en occuper: j'ai depuis longtemps dépassé cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par conséquent, sa position a des côtés faibles! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents livres. Il faut, à tout prix, que je l'oblige à partager avec moi ce qui lui en reste! Et, même s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un bravo comme ce Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à un résultat!»
Tout cela était bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas très clairement le moyen. Une annonce dans les journaux, oui, c'était la seule façon possible d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d'un rendez-vous, au nom de quoi, et où? Faire venir Pitman à Bloomsbury, dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et n'était pas homme à n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi. Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune des chambres; une maison où l'on pouvait entrer en pardessus d'été et en bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'était là, d'ailleurs, l'inconvénient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant: Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. «Jamais je n'aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme celle-là!» se disait-il.
Enfin une brillante idée lui surgit à l'esprit. La Gare de Waterloo, un lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures! Et ce n'était pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire battre plus fort le cœur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu'on connaissait au moins un de ses coupables secrets!
Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l'esquisse d'une annonce:
AVIS.—WILLIAM BENT PITMAN, si ses yeux tombent par hasard sur le présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare de Waterloo.
Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de littérature qu'il venait d'improviser. «Pas mal, vraiment! se dit-il. Quelque chose d'avantageux pour lui n'est peut-être pas d'une exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme, on n'a pas à prêter serment avant d'être admis à faire passer une annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu'à dimanche, c'est de pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos fonds en envoyant des mandats à Jean! Je lui enverrai simplement encore quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l'argent?»
Il s'approcha de l'armoire où était renfermée sa collection de bagues à cachets... Mais, soudain, le collectionneur se révolte en lui: «Non, non; je ne veux pas! s'écria-t-il. Pour rien au monde je ne dépareillerai ma série! Plutôt voler!»
Il s'élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités rapportées jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages, avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes.