—A cela non plus je ne vois pas d'objection! déclara Michel. J'ai souvent pensé moi-même que j'aimerais, un jour, à essayer d'agir en gentleman. Mais ce sera pour plus tard, quand je me serai retiré des affaires. Ma profession, hélas! me rend provisoirement la chose presque impraticable!
—Et dans la troisième hypothèse, poursuivit Pitman, si l'auteur de l'annonce est mon beau-frère Tim, eh bien, naturellement, cela signifie la fortune pour nous!
—Oui, mais malheureusement l'auteur de l'annonce n'est pas votre beau-frère Tim! dit l'avoué.
—Vous êtes-vous aperçu, monsieur, d'une expression qui me paraît des plus remarquables, dans cette annonce: quelque chose d'avantageux pour lui?—demanda Pitman, avec un sourire malin.
—Innocent agneau que vous êtes! répondit Michel. Cette expression est le lieu commun le plus éculé de notre langue anglaise; elle prouve simplement que l'auteur de l'annonce est un imbécile! Voyons! Voulez-vous que, tout de suite, je vous démolisse votre château de cartes? Eh bien! est-ce que votre beau-frère Tim serait homme à faire cette erreur, dans la façon d'écrire votre nom! Bent au lieu de Dent? Ce n'est pas que, en soi, la correction me déplaise! Je la trouve au contraire admirablement judicieuse[2], et suis bien résolu à l'adopter désormais moi-même, dans mes rapports avec vous! Mais trouvez-vous vraisemblable qu'elle vienne de votre beau-frère?
[ [2] Bent, en anglais, signifie penché, voûté, déprimé. (Note du traducteur.)
—Non, en effet, elle ne paraît pas très naturelle de sa part! reconnut Pitman. Mais qui sait si le pauvre homme n'a pas eu l'esprit troublé en Australie?
—A raisonner de cette façon-là, Pitman, dit Michel, on pourrait également supposer que l'auteur de l'annonce est Sa Majesté la reine Victoria, tout enflammée du désir de vous créer baron. Je vous laisse décider vous-même si cela est probable, et cependant, de même que votre hypothèse touchant l'esprit de votre beau-frère, cela n'a rien de contraire aux lois naturelles. Mais nous n'avons à considérer ici que les hypothèses probables; de telle sorte que, avec votre permission, nous allons éliminer, d'emblée, Sa Majesté Victoria et votre beau-frère Tim! Vient maintenant votre seconde idée, à savoir que l'annonce se rapporterait à la perte de la statue. Cela, c'est possible; mais, en ce cas, de qui viendrait l'annonce? Pas de l'Italien, puisqu'il sait votre adresse, et pas davantage de la personne qui a reçu la caisse, puisque cette personne ne sait pas votre nom. Le facteur du chemin de fer?—me direz-vous dans un éclair de lucidité. Oui, cet homme peut avoir appris votre nom au bureau de la gare, il peut s'être trompé sur un de vos prénoms, il peut ne pas connaître votre adresse. Admettons donc le facteur du chemin de fer! Mais voici une question: éprouvez-vous réellement un grand désir de vous rencontrer avec ce personnage?
—Et pourquoi ne l'éprouverais-je pas? demanda Pitman.
—Si le susdit facteur souhaite de vous voir, répondit Michel, c'est—aucun doute là-dessus!—c'est parce qu'il a retrouvé son livre, est allé à la maison où il avait déposé la statue, et—notez bien ceci, Pitman!—agit maintenant à l'instigation de l'assassin!