—Je veux dire qu'il n'y a rien! répondit simplement son frère. Je n'ai rien à manger, ni rien pour acheter de quoi manger! Moi-même, aujourd'hui, je n'ai pu prendre qu'un sandwich et une tasse de thé.

—Rien qu'une sandwich? ricana Vance. Et je suppose que tu as le cynisme de t'en plaindre, encore? Mais, tu sais, mon petit, fais attention à toi! J'ai supporté maintenant tout ce que je pouvais supporter. C'est fini! Et je vais te dire ce qui en est! Eh bien! j'ai l'intention de dîner, et tout de suite, et de bien dîner! Prends ta collection de bagues à cachets, et va la vendre!

—Impossible aujourd'hui! répondit Maurice. C'est dimanche!

—Je te dis que je veux avoir à dîner, entends-tu? hurla le frère cadet.

—Mais pourtant, Jeannot, si ce n'est pas possible! plaida l'aîné.

—Satané idiot! cria Vance. Ne sommes-nous pas les maîtres de la maison? Ne nous connaît-on pas, à l'hôtel où le cousin Parker nous invitait à dîner quand il venait à Londres? Allons, détale au galop! Et si tu n'es pas rentré dans une demi-heure, et si tu ne m'apportes pas un dîner de premier choix, je démolis tous les meubles, et puis je vais droit à la police et je raconte toute l'histoire! Comprends-tu ce que je te dis, Maurice Finsbury? Parce que, si tu le comprends, tu ferais mieux de filer!

L'idée souriait même au malheureux Maurice, qui tremblait de faim. Aussi se hâta-t-il d'aller commander le dîner et de revenir chez lui, où il trouva Jean toujours occupé à bercer son pied, comme un poupon malade.

—Et qu'est-ce que tu veux boire, Jeannot? demanda Maurice, de sa voix la plus caressante.

—Du champagne, parbleu! de ce vieux champagne dont Michel me parle toujours quand je le rencontre! Allons, vite à la cave, et prends garde à ne pas trop secouer la bouteille! Mais d'abord, écoute un peu! Tu vas me préparer du feu, et m'allumer le gaz, et me fermer les volets! Voici la nuit venue et j'ai froid! Et puis tu mettras la nappe et le couvert! Et puis... dis donc! va donc me chercher des vêtements de rechange!

La salle à manger avait pris une apparence relativement habituelle lorsqu'arriva le dîner. Et ce dîner lui-même fut excellent: une forte soupe, des filets de sole, deux côtelettes de mouton avec une sauce aux tomates, un rôti de bœuf garni de pommes de terre, un pudding, un morceau de chester; en un mot, un repas foncièrement anglais, mais, comme l'avait souhaité le Grand Vance, «de premier choix».