—Ah! que Dieu soit loué! s'écria le jeune voyageur en s'installant à table. (Et sa joie devait être, en vérité, bien vive, pour le ramener ainsi par surprise à la pieuse cérémonie du benedicite, dont il avait depuis longtemps perdu l'habitude!) Mais non! poursuivit-il, je vais aller manger dans ce fauteuil là-bas, près du feu: car voilà deux jours que je gèle, et j'ai besoin de me réchauffer à fond! Je vais aller me mettre là-bas, et toi, Maurice Finsbury, tu vas rester debout, entre la table et moi, et me servir!

—Mais, Jeannot, c'est que j'ai faim, moi aussi! dit Maurice.

—Tu pourras manger ce que je laisserai! répliqua le Grand Vance. Ha! mon petit, ceci n'est que le début de notre règlement de comptes! Tu as perdu la belle: tu vas avoir à casquer! Gardez-vous de réveiller le lion britannique!

Il y avait quelque chose de si indescriptiblement menaçant dans les yeux et dans la voix du Grand Vance, pendant qu'il proférait ces locutions proverbiales, que l'âme de Maurice en fut épouvantée.

—Allons! reprit l'orateur, donne-moi un verre de champagne, avant mon filet de sole! Et moi qui me figurais que je n'aimais pas ça, le filet de sole!... Dis donc—ajouta-t-il avec une nouvelle explosion de rage—sais-tu comment je suis venu jusqu'ici?

—Non, Jeannot, comment le saurais-je? répondit l'obséquieux Maurice.

—Eh bien! je suis venu sur mes pattes! cria Jean. Oui, mon ami, j'ai fait sur mes dix doigts tout le chemin, depuis Browndean, et j'ai mendié tout le long de la route! Je voudrais un peu te voir mendier, Maurice Finsbury! Ce n'est pas aussi facile que tu pourrais le supposer! Je me suis fait passer pour un pêcheur de Blyth, victime d'un naufrage. Je ne sais pas où cela se trouve, Blyth; et toi, le sais-tu? Mais j'ai pensé que cela avait un air naturel, à le dire ainsi sur la grand'route. J'ai demandé l'aumône à une vilaine petite bête de gamin qui revenait de l'école, et il m'a donné deux sous, et il m'a dit de lui enrouler une ficelle autour de sa toupie. Et je l'ai fait, et fort bien fait, mais il a déclaré que ce n'était pas ça! Et il a couru derrière moi en me réclamant ses deux sous! Après cela, j'ai demandé l'aumône à un officier de marine. Celui-là ne m'a pas confié sa toupie, il m'a simplement donné une petite brochure sur l'alcoolisme, et, là-dessus, il m'a tourné le dos! C'est tout ce que j'ai eu de lui. J'ai demandé l'aumône à une vieille dame qui vendait du pain d'épices; elle m'a donné un gâteau d'un sou. Mais le plus beau a été un monsieur qui, comme je me plaignais de manquer de pain, m'a répondu qu'il y avait, pour tout Anglais, un excellent moyen de se procurer du pain, et ce moyen, c'était de casser un carreau à la première maison venue, de façon à se faire mettre en prison... Et maintenant, apporte le rôti!

—Mais... mais, hasarda Maurice, pourquoi n'es-tu pas resté à Browndean?

—A Browndean? s'écria Jean. Et de quoi y aurais-je vécu? Du Lisez-moi! et d'un dégoûtant canard de l'Armée du Salut? Non, non, il fallait à tout prix que je filasse de Browndean! J'avais pris pension, à crédit, dans une auberge, où je m'étais fais passer pour le Grand Vance, de l'Alhambra. Tu aurais fait la même chose, à ma place! Mais voilà qu'on s'est mis à parler des music-halls, et de tout l'argent que j'y avais gagné avec mes chansons! Et puis, voilà qu'un client de l'auberge m'a demandé de chanter Autour de tes formes splendides. Et puis, quand je me suis décidé à le chanter, voilà que tout le monde a été d'accord pour affirmer que je n'étais pas le Grand Vance! J'ai eu beau leur tenir tête, ils se sont entêtés à ne pas me croire! C'est comme ça que se sont achevées mes relations avec l'auberge du pays! poursuivit tristement le jeune homme. Mais, surtout, il y a eu le charpentier...

—Notre propriétaire? demanda Maurice.