—Parce que nous avons besoin de l'avoir sous la main quand son heure viendra! répliqua Maurice. Et puis, parce que nous ne savons rien de ce pays-ci! Ce bois est peut-être un lieu de promenade favori des amoureux. Non, ne rêve pas à ton tour, et songe avec moi à ce qui constitue la seule difficulté réelle que nous ayons devant nous! Comment allons-nous transporter l'oncle à Bloomsbury?
Plusieurs plans furent soumis, débattus, et rejetés. Il n'y avait pas à penser, naturellement, à la gare de Browndean, qui devait être, à cette heure, un centre de curiosités et de commérages, tandis que l'essentiel était d'expédier le corps à Londres sans que personne eût soupçon de rien. Jean proposa, timidement, un baril à bière; mais les objections étaient si patentes que Maurice dédaigna de les exprimer. L'achat d'une caisse d'emballage parut également impraticable: pourquoi deux gentlemen sans aucun bagage auraient-ils eu besoin d'une caisse de cette sorte?
—Non, nous errons sur une fausse piste! cria enfin Maurice. La chose doit être étudiée avec plus de soin! Suppose maintenant,—reprit-il après un silence, parlant par morceaux de phrases comme s'il pensait tout haut,—suppose que nous louions une villa au mois! Le locataire d'une villa peut acheter une caisse d'emballage sans qu'on s'avise de s'en étonner. Et puis, suppose que nous louions la maison aujourd'hui même, que, ce soir, j'achète la caisse, et que, demain matin, dans une charrette à bras que je me charge parfaitement de conduire seul, j'emmène la caisse à Ringwood, ou à Lyndhurst, ou, enfin, à n'importe quelle gare! Rien ne nous empêche d'inscrire dessus: Echantillons, hein? Johnny, je crois que, cette fois, j'ai mis le doigt sur le joint!
—Au fait, cela paraît faisable! reconnut Jean.
—Il va sans dire que nous prenons des pseudonymes! poursuivit Maurice. Ce ne serait pas à faire, de garder nos vrais noms! Que penserais-tu de «Masterman», par exemple? Cela vous a un air digne et posé!
—Ta, ta, ta! je ne veux pas m'appeler Masterman! répliqua son frère. Tu peux prendre le nom pour toi, si cela te plaît! Quant à moi, je m'appellerai Vance, le Grand Vance: «sans rémission les six derniers soirs»! Voilà un nom, au moins!
—Vance! s'écria Maurice. Un nom de clown! Te figures-tu donc que nous jouions une pantomime pour nous amuser? Personne ne s'est jamais appelé Vance qu'au café-concert!
—Oui, et voilà précisément ce qui me plaît dans ce nom! répondit Jean. Cela vous donne tout de suite une allure artiste! Pour toi, tu peux t'appeler comme tu voudras; je tiens à Vance, et je n'en démordrai pas!
—Mais il y a une foule d'autres noms de théâtre! supplia Maurice; il y a Leybourne, Irving, Brough, Toole...
—C'est le nom de Vance que je veux, mille diables! répondit Jean. Je me suis mis en tête de prendre ce nom, et j'en verrai la farce!