—Soit! dit Maurice, qui sentait bien que tout effort échouerait contre l'obstination de son frère. Je serai donc, moi-même, Robert Vance!
—Et moi, je serai Georges Vance! s'écria Jean, le seul original Georges Vance! En avant la musique pour le «seul original»!
Ayant réparé du mieux qu'ils purent le désordre de leur costume, les deux frères Finsbury revinrent, par un détour, à Browndean, en quête d'un repas et d'une villa à louer. Ce n'est pas toujours chose facile de découvrir, au pied levé, une maison meublée, dans un endroit qui ne fait point profession de recevoir des étrangers. Mais la bonne fortune de nos héros leur permit de rencontrer un vieux charpentier, effroyablement sourd, qui se trouvait disposer d'une maison à louer. Cette maison, située à environ un kilomètre et demi de tout voisinage, leur parut si appropriée à leur besoin qu'ils échangèrent, en l'apercevant, un coup d'œil d'espérance. A être vue de plus près, cependant, elle n'était pas sans présenter quelques inconvénients. Sa position, d'abord; car elle était placée dans le creux d'une façon de marécage desséché, avec des arbres faisant ombre de tous les côtés, de telle sorte qu'on avait peine à y voir clair en plein jour. Et les murs étaient tachés de plaques vertes dont l'aspect seul aurait suffi à rendre malade. Les chambres étaient petites, les plafonds bas, le mobilier purement nominal; un étrange parfum d'humidité remplissait la cuisine, et l'unique chambre à coucher ne possédait qu'un unique lit.
Maurice, dans l'espoir d'obtenir un rabais, signala au vieux charpentier ce dernier inconvénient.
—Ma foi! répliqua l'homme, quand enfin il eut entendu, si vous ne savez pas dormir à deux dans le même lit, vous feriez peut-être mieux de chercher à louer un château!
—Et puis, poursuivit Maurice, il n'y a pas d'eau! Comment se procure-t-on de l'eau?
—On n'a qu'à remplir ceci à la source qui est à deux pas! répondit le charpentier en tapant, de sa grosse main noire, sur un baril vide installé près de la porte. Tenez! voilà un seau pour aller à la source! Ça vraiment, c'est plutôt un plaisir!
Maurice cligna de l'œil à son frère, et procéda à l'examen du baril. Il était presque neuf, et semblait solidement construit. S'ils n'avaient pas été résolus d'avance à louer cette maison, le baril aurait achevé de les décider. Le marché fut donc aussitôt conclu, la location du premier mois fut payée séance tenante, et, une heure après, on aurait pu observer les frères Finsbury rentrant dans leur aimable cottage, avec une énorme clef, symbole de leur location, une lampe à alcool, qui devait leur servir de cuisine, un respectable carré de porc, et un litre du plus mauvais whisky de tout le Hampshire. Et déjà ils avaient retenu, pour le lendemain (sous le prétexte qu'ils étaient deux peintres de paysage), une légère mais solide brouette; de telle manière que, lorsqu'ils prirent possession de leur nouvelle demeure, ils furent en droit de se dire que le plus gros de leur affaire se trouvait réglé.
Jean procéda à la confection du thé, pendant que Maurice, à force d'explorer la maison, avait le bonheur de retrouver le couvercle du baril, sur une des planches de la cuisine. Ainsi le matériel d'emballage était là, au complet! A défaut de paille, les couvertures du lit pourraient fort bien servir à caler l'objet dans le baril; aussi bien ces couvertures étaient si sales que les deux frères ne pouvaient songer à en faire un meilleur usage. Maurice, voyant les obstacles s'aplanir, se sentit pénétré d'un sentiment qui ressemblait à de l'exaltation.
Et cependant il y avait encore un obstacle à aplanir: Jean allait-il consentir à demeurer seul dans le cottage? Maurice hésita longtemps avant d'oser lui poser la question.