VI
LES TRIBULATIONS DE MAURICE
(Première Partie)

Pendant que le fiacre filait par les rues de Londres, Maurice s'évertuait à rallier toutes les forces de son esprit. 1o le baril contenant le cadavre s'était égaré; 2o il y avait nécessité absolue à le retrouver. Ces deux points étaient clairs; et si, par une chance providentielle, le baril se trouvait encore à la gare, tout pouvait aller bien. Si le baril n'était pas à la gare, et qu'il se trouvât déjà entre les mains d'autres personnes l'ayant reçu par erreur, la chose prenait une tournure plus fâcheuse. Les personnes qui reçoivent des colis dont elles ne s'expliquent pas la nature sont en général portées à les ouvrir tout de suite. L'exemple de Miss Hazeltine (que Maurice maudit une fois de plus) ne confirmait que trop ce principe général. Et si quelqu'un avait déjà ouvert le baril... «Seigneur Dieu!» s'écria Maurice à cette pensée, en portant la main à son front tout gonflé de sueur.

La première conception d'un manquement à la loi a volontiers, pour l'imagination, quelque chose d'excitant: le projet, encore à l'état d'ébauche, s'offre sous des couleurs vives et attrayantes. Mais il n'en est pas de même lorsque, plus tard, l'attention du criminel se tourne vers ses rapports possibles avec la police. Maurice, à présent, se disait qu'il n'avait peut-être pas suffisamment pris en considération l'existence de la police, lorsqu'il s'était embarqué dans son entreprise. «Je vais avoir à jouer très serré!» songea-t-il; et un petit frisson de peur courut tout le long de son épine dorsale.

—Les grandes lignes, ou la banlieue? lui demanda tout à coup le cocher, à travers le petit guichet du plafond.

—Grandes lignes! répondit Maurice. Après quoi il décida que cet homme aurait, tout de même, son shilling de pourboire.

«Ce serait folie d'attirer l'attention sur moi en ce moment!» se dit-il. «Mais la somme que cette affaire-là va me coûter, au bout du compte, commence à me faire l'effet d'un cauchemar!»

Il traversa la salle des billets, et, misérablement, erra sur le quai. Il y avait, en cet instant, un petit arrêt dans le mouvement de la gare; peu de gens sur le quai, à peine quelques voyageurs attendant, çà et là. Maurice constata qu'il n'attirait point l'attention, ce qui lui parut une chose excellente; mais, d'autre part, il songea que son enquête n'avançait pas beaucoup. De toute nécessité, il devait faire quelque chose, risquer quelque chose: chaque instant qui passait ajoutait au danger. Enfin, recueillant tout son courage, il arrêta un porteur et lui demanda si, par hasard, il ne se souvenait pas d'avoir vu arriver un baril, au train du matin: ajoutant qu'il était anxieux de se renseigner, car le baril appartenait à un de ses amis. «Et l'affaire est des plus importantes, ajouta-t-il encore, car ce baril contient des échantillons!»

—Je n'étais pas là ce matin, monsieur, répondit le porteur; mais je vais demander à Bill. Hé! Bill! dis-donc, te souviens-tu d'avoir vu arriver de Bournemouth, ce matin, un baril contenant des échantillons?

—Je ne peux rien dire au sujet des échantillons! répliqua Bill. Mais le bourgeois qui a reçu le baril nous a fait un joli tapage!

—Quoi? Comment? s'écria Maurice, en même temps que, fiévreusement, il glissait deux sous dans la main du porteur.