Il entra dans une taverne, commanda du fromage, du pain, de quoi écrire, et s'installa solennellement devant une feuille de papier blanc. Il essaya la plume; chose à peine croyable, elle allait parfaitement. Mais qu'allait-il écrire?
—J'y suis! s'écria enfin Maurice. Je vais faire comme Robinson Crusoé, avec ses deux colonnes!
Aussitôt il plia son papier, conformément à ce modèle classique, et commença ainsi:
| MAUVAIS | BON |
|---|---|
| 1. J'ai perdu le corps de mon oncle. | 1. Mais Pitman l'a trouvé. |
—Halte-là! se dit Maurice. Je me laisse entraîner trop loin par le génie de l'antithèse. Recommençons:
| MAUVAIS | BON |
|---|---|
| 1. J'ai perdu le corps de mon oncle. | 1. Mais, de cette façon, je n'ai plus à m'inquiéter de l'enterrer. |
| 2. J'ai perdu la tontine. | 2. Mais je puis encore la sauver si Pitman fait disparaître le corps, et que je trouve un médecin tout à fait sans scrupules. |
| 3. J'ai perdu le commerce de cuirs, et tout le reste de la succession de mon oncle. | 3. Mais je ne les ai point perdus si Pitman livre le corps à la police. |
«Oui, mais, en ce cas, je vais en prison! J'oubliais cela! songea Maurice. Au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas m'arrêter à cette hypothèse. Les gens qui n'ont rien à craindre pour eux-mêmes sont à l'aise pour recommander aux autres d'envisager toutes les pires extrémités: mais j'estime que, dans un cas comme celui-ci, mon premier devoir est d'éviter toute occasion de me décourager. Non, il doit y avoir une autre réponse au numéro 3 de droite! Il doit y avoir un bon faisant contrepoids à ce mauvais! Ou bien, sans cela, à quoi servirait l'invention de cette double colonne? Eh! par saint Georges, j'y suis! La réponse au numéro 3 est exactement la même qu'au numéro 2!»
Et il se hâta de récrire le passage:
| MAUVAIS | BON |
|---|---|
| 3. J'ai perdu le commerce de cuirs, et tout le reste de la succession de mon oncle. | 3. Mais je ne les ai point perdus si je parviens à découvrir un médecin qui soit tout à fait sans scrupules. |
«Ce médecin vénal est décidément bien à désirer pour moi! se dit-il. J'ai besoin de lui, d'abord, pour me donner un certificat attestant que mon oncle est mort, afin que je puisse reprendre l'affaire des cuirs; et puis j'ai besoin de lui pour me donner un certificat attestant que mon oncle est vivant... Mais voilà de nouveau que je tombe dans une antinomie!»