—Et ainsi, murmura Maurice, le baril est parti?

—De ça, vous pouvez en être bien sûr! dit le porteur. Mais vous feriez mieux de voir le chef de service!

—Oh! pas du tout, la chose n'a aucune importance! protesta Maurice. Ce baril ne contenait que des échantillons!

Et il se hâta d'opérer sa sortie.

Enfermé dans un fiacre, une fois de plus, il s'efforça de jeter un nouveau regard d'ensemble sur sa position. «Supposons, se dit-il, supposons que j'accepte ma défaite et aille tout de suite déclarer la mort de mon oncle!» Il y perdrait la tontine, et, avec celle-ci, sa dernière chance de recouvrer ses 7.800 livres. Mais, d'autre part, depuis le shilling de pourboire donné au cocher de fiacre, il avait commencé à constater que le crime était coûteux dans sa pratique, et, depuis la perte du baril, que le crime était incertain dans ses conséquences. Avec calme, d'abord, puis sans cesse avec plus de chaleur, il envisagea les avantages qu'il y aurait pour lui à abandonner son entreprise. Cet abandon impliquait pour lui une perte d'argent: mais, en somme, et après tout, pas une très grosse perte: celle seulement de la tontine, sur laquelle il n'avait jamais compté tout à fait. Il retrouva au fond de sa mémoire certains traits établissant qu'en effet jamais il n'avait cru bien sérieusement aux profits de la tontine. Non, jamais il n'y avait cru, jamais il n'avait eu l'espoir certain de recouvrer ses 7.800 livres; et, s'il s'était embarqué dans cette aventure, c'était uniquement pour parer à la déloyauté, trop manifeste, de son cousin Michel. Il le voyait clairement à présent: mieux valait pour lui se retirer au plus vite de l'aventure, pour transporter tous ses efforts sur l'affaire des cuirs...

—Seigneur! s'écria-t-il tout à coup en bondissant dans son fiacre comme un diable dans sa boîte à malice. Seigneur! Mais je n'ai pas seulement perdu la tontine! J'ai encore perdu l'affaire des cuirs par-dessus le marché!

Pour monstrueux que fût le fait, il était rigoureusement vrai. Maurice n'avait point pouvoir pour signer, au nom de son oncle. Il ne pouvait pas même émettre un chèque de trente shillings. Aussi longtemps qu'il n'aurait pas produit une preuve légale de la mort de son oncle, il n'était qu'un paria sans le sou: et, dès qu'il aurait produit cette preuve légale, le bénéfice de la tontine était, pour lui, irrémédiablement perdu! Mais bah! Maurice n'avait pas le droit d'hésiter! Il devait laisser tomber la tontine comme un marron trop chaud, et concentrer toutes ses forces sur la maison de cuirs, ainsi que sur le reste de son petit, mais légitime, héritage! Sa résolution fut prise en un instant. Mais, dès l'instant suivant, soudain, se découvrit à lui l'étendue tout entière de sa calamité. Déclarer la mort de son oncle, il ne le pouvait pas! Depuis que le cadavre s'était perdu, l'oncle Joseph était (au point de vue de la loi) devenu immortel.

Il n'y avait pas au monde une voiture assez grande pour contenir Maurice avec son désespoir. Le pauvre garçon fit arrêter le fiacre, descendit, paya, et se mit à marcher il ne savait où.

—Je commence à croire que je me suis embarqué dans cette affaire avec trop de précipitation! se dit-il, avec un soupir funèbre. Je crains que l'affaire ne soit trop compliquée pour un homme de mes capacités intellectuelles!

Tout à coup, un des aphorismes de son oncle Joseph lui revint à l'esprit: «Si vous voulez penser clairement, couchez vos arguments par écrit!» répétait volontiers le vieillard. «Hé! cette vieille bête avait tout de même quelques bonnes idées! songea Maurice. Je vais employer son système, pour voir!»