—Figurez-vous qu'ils ne voulaient jamais me laisser parler! poursuivit amèrement le vieillard. Ils refusaient de me fournir plus d'un crayon par semaine! Le journal, tous les soirs, ils l'emportaient dans leurs chambres pour m'empêcher d'y prendre des notes! Or, Michel, vous me connaissez! Vous savez que je ne vis que pour mes calculs! J'ai besoin de jouir du spectacle varié et complexe de la vie, tel qu'il se révèle à moi dans les journaux quotidiens! Et ainsi mon existence avait fini par devenir un véritable enfer lorsque, dans le désordre de ce bienheureux tamponnement de Browndean, j'ai pu m'échapper. Les deux misérables doivent croire que je suis mort, et essayer de cacher la chose pour ne pas perdre la tontine!
—Et, à ce propos, où en êtes-vous pour ce qui en est de l'argent? demanda complaisamment Michel.
—Oh! je suis riche! répondit le vieillard. J'ai touché huit cents livres, de quoi vivre pendant huit ans. J'ai des plumes et des crayons à volonté; j'ai à ma disposition le British Museum, avec ses livres. Mais c'est extraordinaire combien un homme d'une intelligence raffinée a peu besoin de livres, à un certain âge! Les journaux suffisent parfaitement à l'instruire de tout!
—Savez-vous quoi? dit Michel. Venez demeurer chez moi!
—Michel, répondit l'oncle Joseph, voilà qui est très gentil de votre part: mais vous ne vous rendez pas compte de ce que ma position a de particulier. Il y a, voyez-vous, quelques petites complications financières qui m'empêchent de disposer de moi aussi librement que je le devrais. Comme tuteur, vous savez, mes efforts n'ont pas été bénis du ciel; et, pour vous dire la chose bien exactement, je me trouve tout à fait à la merci de cette bête brute de Maurice!
—Vous n'aurez qu'à vous déguiser! s'écria Michel. Je puis vous prêter tout de suite une paire de lunettes en verres à vitre, ainsi que de magnifiques favoris rouges.
—J'ai déjà caressé cette idée, répondit le vieillard; mais j'ai craint de provoquer des soupçons dans le modeste hôtel meublé que j'habite. J'ai constaté, à ce propos, que le séjour des hôtels meublés...
—Mais, dites-moi! interrompit Michel. Comment diable avez-vous pu vous procurer de l'argent? N'essayez pas de me traiter en étranger, mon oncle! Vous savez que je connais tous les détails du compromis, et de la tutelle, et de la situation où vous êtes vis-à-vis de Maurice!
Joseph raconta sa visite à la banque, ainsi que la façon dont il y avait touché le chèque, et défendu que l'on avançât désormais aucun argent à ses neveux.
—Ah! mais pardon! Ça ne peut pas aller comme ça! s'écria Michel. Vous n'aviez pas le droit d'agir ainsi!