Ce fut effectivement un piano qui s'offrit à son regard stupéfait; un vaste et solennel instrument, encore tout humide d'avoir été exposé à la pluie. Gédéon laissa brûler l'allumette jusqu'au bout, et puis, de nouveau, les ténèbres se refermèrent autour de son ahurissement. Alors, d'une main tremblante, il alluma sa lampe, et s'approcha. De près ou de loin, le doute n'était pas permis: l'objet était bien un piano. C'était bien un piano qui se tenait là, impudemment, dans un endroit où sa présence était un démenti à toutes les lois naturelles!

Gédéon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le silence de la chambre. «Serais-je malade?» se dit le jeune homme, pendant que son cœur s'arrêtait de battre. Il s'assit devant le piano, s'obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantôt au moyen de brillants arpèges, tantôt au moyen d'une sonate de Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme l'une des œuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et toujours pas un son! Il donna sur les touches deux grands coups de ses poings fermés. La chambre resta silencieuse comme un tombeau.

Le jeune avocat se redressa en sursaut.

—Je suis devenu complètement sourd, s'écria-t-il tout haut, et personne ne le sait que moi! La pire des malédictions de Dieu s'est abattue sur moi!

Ses doigts rencontrèrent la chaîne de sa montre. Aussitôt, il tira sa montre, et l'appliqua à son oreille: il en entendait parfaitement le tic-tac.

—Je ne suis pas sourd! dit-il. C'est pis encore, je suis fou! Ma raison m'a abandonné pour toujours!

Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperçut notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s'était installé. Un bout de cigare traînait encore au pied du fauteuil.

«Non, songea-t-il, cela ne peut avoir été un rêve. C'est ma tête qui déménage, évidemment! Ainsi, par exemple, il me semble que j'ai faim; ce sera sans doute encore une hallucination! Mais, tout de même, je vais faire l'expérience. Je vais m'offrir encore un bon dîner! Je vais aller dîner au Café Royal, d'où il est bien possible que j'aie à être directement transporté dans un asile.»

Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosité morbide, il se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer un garçon? ou vouloir manger son verre? Et c'est ainsi qu'il se dirigea en courant vers le Café Royal, avec la crainte angoissante de découvrir que l'existence de cet établissement était, elle aussi, une hallucination.

Mais la lumière, le mouvement, le bruit joyeux du café eurent vite fait de le réconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnaître le garçon qui le servait d'ordinaire. Le dîner qu'il commanda ne lui fit pas l'effet d'être trop incohérent, et il éprouva, à le manger, une satisfaction où il ne put découvrir rien d'anormal. «Ma parole, se dit-il, je renais à l'espoir. Peut-être me suis-je affolé trop tôt? En pareille circonstance, qu'aurait fait Robert Skill?» Ce Robert Skill était, ai-je besoin de vous le dire? le principal héros du Mystère de l'Omnibus. Gédéon avait incarné en lui son idéal d'intelligence subtile et de ferme décision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill, dans une circonstance pareille à celle où il se trouvait lui-même, aurait certainement agi de la façon la plus sage et la meilleure possible. Restait seulement à savoir ce qu'il aurait fait. «Quelle qu'eût été sa décision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill l'eût exécutée séance tenante.» Mais lui-même, malheureusement, ne voyait devant lui, pour l'instant qu'une seule chose à faire, qui était de s'en retourner dans sa chambre, son dîner fini. Et c'est donc ce qu'il fit séance tenante, à l'imitation de son noble héros.