Mais, quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que décidément aucune inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil, considérant avec stupeur l'instrument mystérieux. Toucher au clavier, une fois de plus, c'était au-dessus de ses forces: que le piano eût gardé son incompréhensible silence, ou qu'il lui eût répondu par tous les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur n'aurait pu que s'en accroître. «Ce doit être une farce qu'on m'aura faite! songea-t-il, encore qu'elle me semble bien laborieuse et bien coûteuse! Mais si ce n'est pas une farce, qu'est-ce que cela peut être? En procédant par élimination, comme a procédé Robert Skill pour découvrir l'auteur de l'assassinat de lord Bellew, je suis forcément amené à conclure que ceci ne peut être qu'une farce!»
Pendant qu'il raisonnait ainsi, ses yeux tombèrent sur un objet qui lui parut une nouvelle confirmation de son hypothèse: à savoir, la pagode de cigares que Michel avait construite sur le piano. «Qu'est-ce que cela?» se demanda Gédéon. Et, s'approchant, il démolit la pagode, d'un coup de poing. «Une clef? se dit-il ensuite. Quelle singulière façon de la déposer là!»
Il fit le tour de l'instrument, et aperçut, sur le côté, la serrure du couvercle. «Ah! ah! voici à quoi correspond cette clef! poursuivit-il. Evidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde à l'intérieur du piano! Etrange, en vérité, de plus en plus étrange!» Sur quoi, il tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle.
Dans quelles angoisses, dans quels accès de résolution fugitive, dans quels abîmes de désespoir Gédéon passa la nuit qui suivit, je préfère que mes lecteurs ne le sachent jamais.
La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva épuisé, harassé, anéanti, et avec un esprit toujours vide du moindre projet. Il se leva, et, misérablement, regarda des fenêtres closes, une rue déserte, la lutte du gris de l'aube avec le jaune des becs de gaz. Il y a des matinées où la ville tout entière semble s'éveiller avec une migraine: c'était une de ces matinées-là, et la migraine tenaillait également la nuque et les tempes du pauvre Gédéon.
«Déjà le jour! se dit-il, et je n'ai encore rien trouvé! Il faut que cela finisse!» Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit pour aller prendre son café au lait. Pour la centième fois son cerveau tournait comme une roue de moulin, broyant un mélange de terreurs, de dégoûts, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre, couvrir les murs de Londres d'affiches décrivant John Dickson et Ezra Thomas, remplir les journaux de paragraphes intitulés: le Mystère du Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis à fournir caution: c'était là une ligne de conduite possible, facile, et même, en fin de compte, assez sûre; mais, à bien y réfléchir, elle ne laissait pas d'avoir ses inconvénients. Agir ainsi, n'était-ce pas révéler au monde toute une série de détails sur Gédéon lui-même qui n'avaient rien à gagner à être révélés? Car, enfin, un enfant se serait méfié de l'histoire des deux aventuriers, et lui, Gédéon, tout de suite il l'avait avalée. Le plus misérable avocaillon aurait refusé d'écouter des clients qui se présentaient à lui dans des conditions aussi irrégulières; et lui, il les avait complaisamment écoutés. Et si encore il s'était borné à les écouter! Mais il s'était mis en route pour la commission dont ils l'avaient chargé: lui, un avocat, il avait entrepris une commission bonne tout au plus pour un détective privé! Et pour comble, hélas! il avait consenti à prendre l'argent que lui offraient ses visiteurs! «Non, non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais être déshonoré! J'ai brisé ma carrière pour un billet de cinq livres!»
Après trois gorgées de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui passe, dans les tavernes de Londres, pour une décoction de la graine du caféier, Gédéon comprit qu'il y avait tout au moins un point sur lequel aucune hésitation n'était possible pour lui. La chose avait à être réglée sans le secours de la police! Mais encore avait-elle à être réglée d'une façon quelconque et sans retard. De nouveau Gédéon se demanda ce qu'aurait fait Robert Skill: que peut faire un homme d'honneur pour se débarrasser d'un cadavre honorablement acquis? Aller le déposer au coin de la rue voisine? c'était soulever dans le cœur des passants une curiosité désastreuse. Le jeter dans une des cheminées de la ville? toute sorte d'obstacles matériels rendaient une telle entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portière d'un wagon, ou bien du haut de l'impériale d'un omnibus: hélas! il n'y fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite, oui, cela se concevait déjà mieux: mais que de dépenses, pour un homme de ressources restreintes! La location du yacht, l'entretien de l'équipage, tout cela aurait été ruineux même pour un capitaliste. Soudain, Gédéon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu'il avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait de lumière.
Un compositeur de musique—appelé, par exemple, Jimson,—pouvait fort bien, comme jadis le musicien immortalisé par Hogarth, souffrir dans son inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien être pressé par le temps, pour achever un opéra: par exemple, un opéra-comique intitulé Orange Pekoe; une légère fantaisie chinoise dans le genre du Mikado. Orange Pekoe, musique de Jimson—«le jeune maëstro, un des maîtres les mieux doués de notre nouvelle école anglaise—le ravissant quintette des mandarins, une vigoureuse entrée des batteries, etc., etc.,» d'un seul coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en pied dans l'esprit de Gédéon. Quoi de plus naturel, quoi de plus acceptable, que l'arrivée soudaine de Jimson dans un tranquille village des bords de l'eau, en compagnie d'un grand piano à queue et de la partition inachevée d'Orange Pekoe? La disparition du susdit maëstro, quelques jours plus tard, ne laissant derrière lui qu'un piano, vidé de ses cordes; cela, assurément, paraîtrait moins naturel. Mais cela même ne serait pas tout à fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme, supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficultés d'un chœur en double fugue, avait commencé par détruire son piano, et s'était enfin jeté lui-même dans la rivière. N'était-ce pas là, en vérité, une catastrophe tout à fait digne d'un jeune musicien de la nouvelle école?
«Pardieu, il faudra bien que ça marche comme ça! s'écria Gédéon. Jimson va nous tirer d'affaire!»