XI
LE MAËSTRO JIMSON

M. Edouard Hugues Bloomfield ayant annoncé l'intention de diriger son yacht du côté de Maidenhead, on ne s'étonnera pas que le maëstro Jimson ait porté son choix vers une direction opposée. Dans le voisinage de la gentille bourgade riveraine de Padwick, il se souvenait d'avoir vu, récemment encore, un ancien pavillon sur pilotis, poétiquement abrité par un bouquet de saules. Ce pavillon l'avait toujours séduit par un certain air d'abandon et de solitude, lorsque, dans ses parties de canotage, il était passé près de lui; et il avait même eu l'intention d'y placer une des scènes du Mystère de l'Omnibus; mais il avait dû y renoncer, au dernier moment, en raison des difficultés imprévues que lui avait présentées la nécessité d'une description appropriée au charme de l'endroit. Il y avait renoncé, et maintenant il s'en félicitait en songeant qu'il allait avoir à se servir du pavillon pour un usage infiniment plus sérieux.

Jimson, personnage de la mise la plus banale, mais de manières particulièrement insinuantes, n'eut pas de peine à obtenir que le propriétaire du pavillon le lui louât pour une durée d'un mois. Le prix du loyer, d'ailleurs insignifiant, fut convenu aussitôt, la clef fut échangée contre une petite avance d'argent, et Jimson se hâta de revenir à Londres, pour s'occuper du transport du piano.

—Je serai de retour demain matin, sans faute! déclara-t-il au propriétaire. On attend mon opéra avec tant d'impatience, voyez-vous? que je n'ai pas une minute à perdre pour le terminer!

Et, en effet, vers une heure de l'après-midi, le lendemain, vous auriez pu voir Jimson cheminant sur la route qui longe le fleuve, entre Padwick et Haverham. Dans une de ses mains il tenait un panier, renfermant des provisions; dans l'autre, une petite valise où se trouvait sans doute la partition inachevée. On était au début d'octobre; le ciel, d'un gris de pierre, était parsemé d'alouettes, la Tamise brillait faiblement comme un miroir de plomb, et les feuilles jaunes des marronniers craquaient sous les pieds du compositeur. Il n'y a point de saison, en Angleterre, qui stimule davantage les forces vitales, et Jimson, bien qu'il ne fût pas sans quelques ennuis, fredonnait un air (de sa composition, peut-être?) tout en marchant.

A deux ou trois milles au-dessus de Padwick, la berge de la Tamise est particulièrement solitaire. Sur la berge opposée, les arbres d'un parc arrêtent l'horizon, ne laissant entrevoir que le haut des cheminées d'une vieille maison de campagne. Sur la berge de Padwick, entre les saules, s'avance le pavillon, un ancien bateau hors d'usage, et si souillé par les larmes des saules avoisinants, si dégradé, si battu des vents, si négligé, si hanté de rats, si manifestement transformé en un magasin de rhumatismes que j'aurais, pour ma part, une forte répugnance à m'y installer.

Et pour Jimson aussi ce fut un moment assez lugubre, celui où il enleva la planche qui servait de pont-levis à sa nouvelle demeure, et où il se trouva seul dans cette malsaine forteresse. Il entendait les rats courir et sauter sous le plancher, les gonds de la porte gémissaient comme des âmes en peine; le petit salon était encombré de poussière, et avait une affreuse odeur d'eau moisie. Non, on ne pouvait point considérer cela comme un domicile bien gai, même pour un compositeur absorbé dans une œuvre chérie; mais combien moins gai encore pour un jeune homme tout bourrelé d'alarmes, et occupé à attendre l'arrivée d'un cadavre!

Il s'assit, nettoya de son mieux une moitié de la table, et attaqua le déjeuner froid que contenait son panier. En prévision d'une enquête possible sur le sort de Jimson, il avait jugé indispensable de ne pas se laisser voir: de telle sorte qu'il était résolu à passer la journée entière sans sortir du pavillon. Et, toujours afin de corroborer sa fable, il avait apporté dans sa valise non seulement de l'encre et des plumes, mais un gros cahier de papier à musique, du format le plus imposant qu'il avait pu trouver.

«Et maintenant, à l'ouvrage!» se dit-il, dès qu'il eut satisfait son appétit. «Il faut que je laisse des traces de l'activité de mon personnage!» Et il écrivit, en belles lettres rondes:

ORANGE PEKOE