— C’est bien dit, répliqua le capitaine. Vous pouvez aller, jeune homme, car je tiendrai compagnie à votre bon ami et mon bon compère jusqu’au couvre-feu… oui, et, par sainte Marie, jusqu’à ce que le soleil se lève de nouveau ! Car, voyez-vous, quand un homme est resté assez longtemps en mer, le sel traverse jusqu’à l’argile des os ; il aura beau boire, il ne sera jamais désaltéré.
Ainsi pressé de tous côtés, Dick se leva, salua la société, sortit dans l’atmosphère orageuse et se rendit aussi vite qu’il put à « La Chèvre et la Musette ». De là, il fit dire à Lord Foxham que sitôt la nuit venue, ils auraient un solide bateau pour prendre la mer. Puis, menant avec lui deux outlaws qui avaient quelque expérience de la mer, il retourna au port, sur la petite crique sablonneuse.
La barque de la Bonne Espérance était là, parmi beaucoup d’autres, dont elle se distinguait facilement par son extrême petitesse et fragilité. Quand Dick et ses deux hommes eurent pris place et s’avancèrent hors de la crique dans le port ouvert, la petite coquille enfonçait dans les lames et se penchait à chaque coup de vent comme une chose sur le point d’enfoncer.
La Bonne Espérance, comme nous l’avons dit, était à l’ancre au loin, là où les lames étaient les plus fortes. Aucun vaisseau plus près, qu’à plusieurs longueurs de câble ; les plus voisins étaient eux-mêmes entièrement abandonnés, et, au moment où la barque approcha, une épaisse chute de neige et un soudain assombrissement du temps cacha la suite des opérations des outlaws à tout espionnage possible. En un instant ils avaient sauté sur le pont, et la barque dansait à l’arrière. La Bonne Espérance était prise.
C’était un bon et solide bateau, ponté par le travers et entre poupe et proue, mais découvert à l’arrière. Il avait un mât et son gréement tenait de la felouque et du lougre. Il semblait que le capitaine Arblaster eût fait une excellente croisière car la cale était pleine de pièces de vin de France ; et dans la petite cabine, outre la Vierge Marie dans sa niche, qui prouvait la piété du capitaine, il y avait bon nombre de coffres et armoires fermés à clef qui montraient qu’il était riche et rangé.
Un chien, qui était le seul occupant du navire, aboya furieusement et mordit aux talons les nouveaux venus ; il fut bientôt poussé à coups de pieds dans la cabine, et la porte fermée sur son juste ressentiment. Une lampe fut allumée et fixée dans le cordage pour que l’on pût bien distinguer le vaisseau du rivage ; une des pièces de vin dans la cale fut défoncée et un verre d’excellent vin de Gascogne vidé à l’entreprise de la nuit ; puis, tandis qu’un des outlaws préparait son arc et ses flèches pour être prêt à défendre le vaisseau contre tout venant, l’autre hala la barque, sauta par-dessus bord et la maintint en attendant Dick.
— Bien, Jack, faites bonne garde, dit le jeune chef, qui se préparait à suivre son homme. Vous ferez cela très bien.
— Oui, répondit Jack, je ferai très bien, vraiment, tant que nous resterons ici ; mais sitôt que ce pauvre bateau mettra le nez hors du port… Voyez comme il tremble ! Ah ! le pauvre malheureux entend ce qu’on dit et le cœur lui a manqué dans ses côtes de chêne. Regardez donc, maître Dick, comme le ciel devient noir !
L’obscurité en avant était en effet étonnante. De grandes lames s’élevaient dans cette obscurité l’une après l’autre, et l’une après l’autre, soulevaient légèrement, la Bonne Espérance, et plongeaient vertigineusement de l’autre côté. Une neige légère et de légers flocons d’écume, volaient et poudraient le pont ; et le vent jouait lugubrement dans les cordages.
— Ma foi, ça a l’air de se gâter, dit Dick. Bah, courage ! Ce n’est qu’un grain, ça va bientôt passer. Mais, malgré ce qu’il disait, il était péniblement impressionné par le morne désordre du ciel et par les gémissements et sifflements du vent ; et, en quittant la Bonne Espérance, et regagnant la crique à force de rames, il se signa dévotement et recommanda au Ciel les vies de tous ceux qui allaient s’aventurer en mer.