— Comment l’appelez-vous ? demanda-t-il, désignant le petit navire.
— On l’appelle la Bonne Espérance de Dartmouth, répliqua le flâneur. Son capitaine, un nommé Arblaster, tient la rame d’avant dans la barque là-bas.
C’était tout ce que Lawless voulait savoir. Vite, remerciant l’homme, il fit le tour du rivage, jusqu’à une crique sablonneuse, vers laquelle se dirigeait la barque. Là, il prit position, et, sitôt qu’ils furent à portée de la voix, il ouvrit le feu sur les matelots de la Bonne Espérance.
— Eh quoi ! le compère Arblaster ! cria-t-il. Vous êtes le bien rencontré, oui, compère, vous êtes le très bien rencontré, par la croix ! Et est-ce là la Bonne Espérance ? Oui, je l’aurais reconnue entre dix mille !… une belle maîtresse, un beau vaisseau ! Mais, merci de ma vie, mon compère, voulez-vous boire un coup ? J’ai ma propriété à présent dont vous vous souvenez sans doute avoir entendu parler. Je suis riche aujourd’hui, j’ai laissé la mer et je fais voile le plus souvent sur de l’ale épicée. Viens, mon garçon, donne ta main et viens trinquer avec un vieux camarade !
Le capitaine Arblaster, homme à la figure longue, âgé et usé par l’air, un couteau pendu au cou par une corde nattée et tout semblable à un matelot moderne dans sa tenue et sa démarche, s’était reculé avec un étonnement et une méfiance visibles. Mais le mot de propriété et un certain air de simplicité et de bonne camaraderie d’ivrogne que Lawless savait très bien prendre, se combinèrent pour triompher de ses craintes soupçonneuses, sa figure se détendit, et aussitôt il présenta sa main ouverte et serra celle de l’outlaw dans une formidable étreinte.
— Non, dit-il, je ne me souviens pas de vous. Mais qu’est-ce que ça fait ? Je boirais avec n’importe qui, compère, et mon matelot Tom aussi. Matelot Tom, ajouta-t-il, s’adressant à son compagnon, voici mon compère dont je ne me rappelle pas le nom, mais qui est sûrement un très bon marin. Allons boire avec lui et son ami terrien.
Lawless montra le chemin, et ils furent bientôt assis dans une brasserie toute nouvelle, et située dans un endroit exposé et solitaire, et pour cette raison moins encombrée que celles près du centre du port. Ce n’était qu’un hangar de bois, ressemblant à un blockhaus d’aujourd’hui dans les forêts, grossièrement garni d’un ou deux pressoirs, d’un certain nombre de bancs et de planches posées sur des barils en guise de tables. Au milieu, et assiégé par une cinquantaine de violents courants d’air, un feu de bois d’épaves flambait et exhalait une épaisse fumée.
— Ah ! à présent, dit Lawless, voici la joie du matelot, un bon feu et un bon verre de raide à terre, avec le mauvais temps dehors et la tempête au loin sur la mer, grondant dans le toit. A la Bonne Espérance ! Puisse-t-elle avoir une heureuse traversée.
— Oui, dit le capitaine Arblaster, c’est un beau temps pour être à terre, c’est vrai. Matelot Tom, qu’en dis-tu ? Compère, vous parlez bien quoique je ne puisse pas me rappeler votre nom, mais vous parlez très bien. Puisse la Bonne Espérance avoir une heureuse traversée. Amen !
— Ami Dickon, conclut Lawless, s’adressant à son chef, vous avez certaines affaires en train si je ne me trompe ? Bien, je te prie d’y aller tout de suite. Car je suis ici avec la crème de la bonne compagnie, deux vieux rudes marins ; et jusqu’à votre retour je garantis que ces braves garçons resteront ici et me rendront raison, verre pour verre. Nous ne sommes pas comme des terriens, nous autres vieux et rudes Jean-du-Goudron.