— De grâce, Dick, arrêtons-nous que je boive, dit l’autre, s’arrêtant près d’une petite source sortie du talus et enfermée dans un petit bassin de gravier grand comme une poche. Et Dick, si je pouvais avoir quelque chose à manger !… J’ai si faim que j’en ai mal au cœur.

— Pourquoi, diable, n’avez-vous pas mangé à Kettley ? demanda Dick.

— J’avais fait un vœu, c’était un péché auquel j’avais été entraîné, balbutia Matcham. Mais à présent je mangerais gloutonnement, ne fût-ce que du pain sec.

— Asseyez-vous alors et mangez, dit Dick, pendant que je vais explorer un peu en avant pour voir où est la route. Et il prit un bissac à sa ceinture où il avait du pain et du lard ; pendant que Matcham mangeait de bon cœur, il s’avança entre les arbres.

Un peu au delà, il y avait dans le terrain une dépression, d’où filtrait, parmi les feuilles mortes, un ruisselet, et encore un peu plus loin, les arbres étaient mieux venus et le chêne et le hêtre remplaçaient le saule et l’orme. Le son continu du vent parmi les feuilles couvrait suffisamment le bruit des pas sur les glands ; c’était à l’oreille ce qu’est à l’œil une nuit sans lune ; mais, malgré cela, Dick marchait avec précautions, se glissant d’un tronc à l’autre, attentif à regarder autour de lui à mesure qu’il avançait. Soudain, un cerf passa comme une ombre à travers le sous-bois devant lui, et il s’arrêta contrarié. Cette partie du bois était certainement déserte, mais cette bête était un messager qu’il envoyait devant lui pour annoncer sa venue ; au lieu de continuer, il se tourna vers le plus proche grand arbre et y grimpa rapidement.

Le hasard le servit bien. Le chêne sur lequel il avait monté était un des plus élevés de cette partie du bois et dépassait ceux qui l’entouraient d’au moins une toise et demie, et, quand Dick eut grimpé sur la plus haute branche fourchue et s’y cramponna, vertigineusement balancé dans le grand vent, il vit derrière lui toute la plaine marécageuse jusqu’à Kettley avec la Till courant parmi les îlots boisés et, devant lui, la ligne blanche de la grande route serpentant à travers la forêt. Le bateau avait été redressé ; — il était même à ce moment au-dessus du gué. A part cela, il n’y avait aucune trace d’homme ni même aucun mouvement que celui des branches sous le vent. Il allait descendre quand, jetant un dernier coup d’œil, il aperçut une ligne de points se mouvant à peu près au milieu des marais. Évidemment une petite troupe suivait la chaussée, et d’un bon pas ; cela lui donna à penser ; il descendit rapidement le long du tronc et rejoignit son camarade à travers le bois.

CHAPITRE IV
LES COMPAGNONS DE LA FORÊT

Matcham était restauré et bien reposé. Ce que Dick venait de voir donnait des ailes aux jeunes gens. Ils franchirent cette partie de bois, traversèrent la route sans encombre et se mirent à gravir les terrains plus élevés de la forêt de Tunstall. Les arbres étaient de plus en plus en bouquets avec des landes roussâtres, couvertes d’ajoncs et, çà et là, de vieux ifs. Le terrain était de plus en plus inégal, avec des trous et des monticules. Et, à chaque pas de leur ascension, le vent soufflait et sifflait de plus en plus fort et les arbres se courbaient devant les rafales comme des cannes à pêche.

Ils venaient d’entrer dans une de ces clairières quand, tout d’un coup, Dick s’aplatit face contre terre parmi les ronces et se mit à ramper doucement en arrière, cherchant l’abri d’un bouquet d’arbres. Matcham, très étonné, car il ne voyait pas la raison de cette fuite, l’imita cependant ; ce ne fut que lorsqu’ils eurent atteint le refuge d’un fourré qu’il se tourna vers son compagnon et lui demanda sa raison.

Pour toute réponse Dick montra du doigt.