Un instant après ils étaient assis autour de la table et Francis les perdit de vue; malheureusement, il n'entendait guère plus qu'il ne voyait. À en juger par le babillage animé, par le bruit incessant de couteaux et de fourchettes qui sortaient du marronnier, le repas était gai, et Francis, qui grignotait un petit pain dans sa cachette, ne put se défendre d'un mouvement d'envie.
Les convives causaient entre chaque plat et s'attardèrent plus longuement encore sur un dessert exquis arrosé d'un vin vieux débouché avec soin par le dictateur lui-même. La nuit était pure, étoilée, sans une brise; il commençait à faire sombre cependant et deux bougies furent apportées sur le dressoir. Des flots de lumière émergeaient en même temps de la véranda. Le jardin se trouva donc absolument illuminé.
Pour la dixième fois peut-être, miss Vandeleur rentra dans la maison; elle revint cette fois portant la cafetière, qu'elle posa sur le dressoir; au même instant son père se leva en disant:
«Le café, c'est de mon département.»
Francis le vit se dresser de toute sa haute taille. Sans cesser de causer par-dessus son épaule avec les autres convives, il remplit les deux tasses; puis, par un mouvement de véritable prestidigitation, versa dans l'une d'elles le contenu d'une très petite fiole. La chose fut si vivement faite que celui qui ne le quittait pas des yeux eut à peine le temps de s'en apercevoir. Une seconde après, Mr. Vandeleur était retourné près de la table apportant les deux tasses.
«Avant que nous ayons fini de boire, notre Juif sera sans doute ici», dit-il.
Il est impossible de décrire l'effroi et l'angoisse de Francis. Quel complot se tramait donc là, devant lui? Il se sentait moralement obligé d'intervenir, mais comment? C'était peut-être une simple plaisanterie, et quelle mine ferait-il dans le cas où son avertissement tomberait à faux? D'autre part, s'il y avait trahison, fallait-il dénoncer et perdre l'homme auquel il devait la vie? Il commença là-dessus à s'apercevoir qu'il jouait un rôle d'espion. L'attente devenait une torture cruelle; son cœur avait des palpitations irrégulières, ses jambes fléchissaient sous lui, une sueur froide l'inondait tout entier, il s'accrocha défaillant à l'appui de la fenêtre.
Plusieurs minutes, des siècles, se passèrent. La conversation semblait languir; tout à coup on entendit un verre se briser, en même temps qu'un autre bruit, sourd celui-là, comme si quelqu'un fût tombé le front sur la table. Puis un cri perçant déchira l'air.
«Qu'avez-vous fait? Il est mort! disait miss Vandeleur.
—Silence! fit le terrible vieillard d'une voix si vibrante que Francis ne perdit pas un mot. Il se porte aussi bien que moi. Prenez-le par les talons, je vais le tenir par les épaules.»