Puis il les congédia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le salaire de ses aides; après quoi, partant d'un grand éclat de rire, il la lança au milieu de la rue et déclara qu'il était prêt à souper.
Dans certain cabaret du quartier de Soho,—un petit restaurant français dont la réputation passagère, fort exagérée, baissait déjà,—les trois compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxième étage, et commandèrent un souper fin arrosé de plusieurs bouteilles de champagne. En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indifférentes; le jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop bruyamment; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions subites et inattendues qui semblaient être indépendantes de sa volonté. Le dessert étant enlevé, les convives ayant allumé leurs cigares, le prince s'adressa en ces termes à son hôte inconnu:
«Vous voudrez bien excuser ma curiosité. Ce que j'ai vu de vous me plaît singulièrement, mais m'intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous croyons parfaitement dignes de devenir les dépositaires d'un secret. Si, comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n'avez pas besoin de vous gêner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de l'Angleterre. Mon nom est Godall, Théophile Godall; mon ami est le major Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous lequel il veut être connu. Nous passons notre vie à la recherche d'aventures extravagantes, et il n'y a pas de choses insensées auxquelles nous ne soyons capables d'accorder la plus cordiale sympathie.
—Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, répondit le jeune homme; vous m'inspirez tout naturellement confiance, et je n'ai pas la moindre objection à soulever contre votre ami le major, qui me fait l'effet d'un grand seigneur déguisé; dans tous les cas je suis bien sûr qu'il n'est pas militaire.»
Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art, et le jeune homme poursuivit avec animation:
«J'aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-être est-ce justement pour cela, que je vais vous la conter. Vous paraissez bien préparés à entendre des folies. Pourquoi vous désappointerais-je? Mais je ne dirai pas mon nom malgré votre exemple; je tairai, aussi mon âge, qui n'est pas essentiel au récit. Je descends de mes ancêtres par la génération ordinaire; ils m'ont laissé l'habitation fort convenable que j'occupe encore, et une fortune qui s'élevait à trois cents livres sterling de rente. Je suppose qu'ils m'ont également légué une incorrigible étourderie à laquelle je me suis abandonné outre mesure. J'ai reçu une bonne éducation. Je sais jouer du violon assez bien pour faire ma partie dans un concert à deux sous. Je suis à peu près de la même force sur la flûte et le cor de chasse. J'ai appris le whist de façon à perdre une centaine de livres par an à ce jeu scientifique; mes connaissances en français se sont trouvées suffisantes pour me permettre de dissiper de l'argent à Paris presque avec la même facilité qu'à Londres; bref, je suis pétri de talents variés. J'ai eu toute sorte d'aventures, y compris un duel à propos de rien. Il y a deux mois, j'ai rencontré une jeune personne qui réalisait, au moral et au physique, mon idéal de la beauté; je sentis mon cœur s'enflammer, je m'aperçus que j'étais enfin arrivé au moment décisif, que j'allais tomber amoureux; mais en même temps je découvris qu'il me restait de mon capital tout au plus quatre cents livres. De bonne foi, un homme qui se respecte peut-il être amoureux avec quatre cents livres? Vous conviendrez que non. J'ai donc fui la présence de l'enchanteresse et, ayant légèrement accéléré le cours de mes dépenses, j'arrivai à n'avoir plus, ce matin, que quatre-vingts livres.... Cette somme, je la divisai en deux parties égales; je réservai quarante livres pour un but particulier, je résolus de dépenser le reste avant la nuit. J'ai passé une journée charmante et j'ai fait beaucoup de bonnes plaisanteries, outre celle des tartes à la crème, qui m'a procuré l'avantage de votre connaissance; car j'avais pris la détermination, comme je vous l'ai dit, de conduire ma folle carrière à une conclusion encore plus folle; et, lorsque vous me vîtes lancer ma bourse dans la rue, les quarante livres étaient épuisées. Maintenant, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même; oui, je suis fou, mais un fou dont la folie ne manque pas de fond et qui n'est, je vous prie de le croire, ni pleurnicheur ni lâche.»
Le ton qu'avait pris le jeune homme indiquait assez qu'il nourrissait beaucoup d'amertume et de mépris contre lui-même. Ses auditeurs n'hésitèrent pas à penser que son affaire d'amour lui tenait au cœur plus qu'il ne voulait l'admettre et qu'il avait l'intention sinistre d'en finir avec la vie.
«Eh bien, n'est-ce pas étrange, dit Geraldine en regardant le prince Florizel, n'est-ce pas étrange que nous soyons là trois individus à peu près dans les mêmes conditions, réunis par l'effet du hasard dans un désert aussi grand que Londres?
—Comment! s'écria le jeune homme, êtes-vous donc ruinés, vous aussi? Ce souper serait-il une folie comme mes tartes à la crème? Le diable aurait-il rassemblé trois des siens pour une dernière débauche?
—Le diable peut faire parfois des choses fort aimables, répondit le prince, et je suis si charmé de cette coïncidence que, quoique nous ne soyons pas absolument dans le même cas, je m'en vais mettre fin à cette inégalité. Que votre conduite héroïque envers les dernières tartes à la crème me serve d'exemple!»