Le Club, ce second soir, n'était pas aussi nombreux que la veille; lorsque Geraldine et le prince arrivèrent, il n'y avait pas plus de six personnes dans le fumoir. Son Altesse prit le président à part et le félicita chaleureusement au sujet de la démission de Mr. Malthus.
«J'aime, dit-il, à rencontrer des capacités, et, certainement, j'en trouve beaucoup chez vous. Votre profession est de nature très délicate, mais je vois que vous vous en acquittez avec succès et discrétion.»
Le président parut touché des compliments que lui accordait un homme aussi supérieur de ton et de maintien. Il remercia presque avec humilité.
Le jeune homme aux tartes à la crème était dans le salon, mais abattu et silencieux. Ses nouveaux amis essayèrent en vain de le faire causer.
«Combien je voudrais, s'écria-t-il, ne vous avoir jamais conduits dans ce bouge infâme! Fuyez, tandis que vous avez les mains pures. Si vous aviez pu entendre le cri aigu de ce vieillard au moment de sa chute et le bruit de ses os sur le pavé! Souhaitez-moi, en admettant que vous ayez encore quelque bonté pour un être dégradé comme je le suis, souhaitez-moi l'as de pique pour cette nuit!»
Quelques membres entrèrent dans le courant de la soirée, mais le diable ne put compter qu'une douzaine de joueurs autour du tapis vert. Le prince sentit de nouveau qu'une certaine excitation agréable se mêlait à son inquiétude; mais il s'étonna de voir Geraldine bien plus calme qu'il ne l'était la nuit précédente.
«Il est extraordinaire, pensa-t-il, que le parti pris de la volonté puisse opérer un si grand changement!
—Attention, messieurs!» dit le président;—et il se mit à donner.
Trois fois les cartes firent le tour de la table sans résultat. Lorsque le président recommença pour la quatrième fois, l'émotion était générale et intense. Il y avait juste assez de cartes pour faire encore un tour entier. Le prince, assis auprès de celui qui se tenait à la gauche du banquier, avait à recevoir l'avant-dernière carte. Le troisième joueur retourna un as noir, c'était l'as de trèfle; le suivant eut le carreau; mais l'apparition de l'as de pique tardait toujours. Enfin Geraldine, assis à la gauche du prince, retourna sa carte: c'était un as, mais un as de cœur.
Lorsque le prince Florizel vit sa destinée encore voilée sur la table devant lui, son cœur cessa de battre. Il était homme et courageux, mais la sueur perlait sur son visage: il avait cinquante chances sur cent pour être condamné. Il retourna la carte; c'était l'as de pique. Une sorte de rugissement remplit son cerveau et la table tourbillonna sous ses yeux. Il entendit le joueur assis à sa droite partir d'un éclat de rire qui sonnait entre la joie et le désappointement; il vit la compagnie se disperser, mais ses pensées étaient loin. Il reconnaissait combien sa conduite avait été légère, criminelle même.