Une heure après, Florizel, revêtu de ses habits officiels et couvert de tous les ordres de Bohême, reçut les membres du Suicide Club.
«Misérables insensés que vous êtes, dit-il, comme beaucoup d'entre vous ont été jetés dans cette voie par le manque d'argent, vous aurez des secours et du travail. Ceux que tourmente le remords devront s'adresser à un potentat plus puissant et plus généreux que moi. J'éprouve de la pitié pour vous tous, une pitié plus profonde que vous n'êtes capables de l'imaginer, et, si vous répondez franchement, je tâcherai de remédier à votre malheur. Quant à vous, ajouta-t-il en se tournant vers le président, je ne ferais qu'offenser une personne de votre sorte par quelque offre d'assistance; au lieu de cela, j'ai une partie de plaisir à vous proposer.»
Posant sa main sur l'épaule du frère de Geraldine:
«Voici, ajouta-t-il, un de mes officiers qui désire faire un tour sur le continent, et je vous demande, comme une faveur, de l'accompagner dans cette excursion. Tirez-vous bien le pistolet? continua le prince en changeant de ton. Vous pourrez avoir besoin de cet art. Lorsque deux hommes s'en vont voyager ensemble, le mieux c'est d'être préparé à tout. Laissez-moi ajouter que si, par suite de quelque accident, vous perdiez le jeune Geraldine en route, j'aurai toujours un autre des miens à mettre à votre disposition; je suis connu, monsieur le président, pour avoir la vue longue et le bras long.»
Par ces paroles prononcées avec sévérité, il termina son discours. Le lendemain, les membres du Club reçurent des preuves de sa munificence et le président se mit en route sous les auspices du frère de Geraldine, qu'accompagnaient deux laquais de confiance, adroits et bien dressés dans le service du prince.
Enfin, des agents discrets occupèrent la maison de Box-Court: toutes les lettres, toutes les visites pour le Club du suicide devaient être soumises à l'examen du prince Florizel en personne.
Ici se termine l'HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME, qui est maintenant un propriétaire aisé de Wigmore street, Cavendish-square. Je supprime le numéro de la maison pour des raisons évidentes. Ceux qui désireraient connaître la suite des aventures du prince Florizel et de ce scélérat, le président du Suicide Club, n'ont qu'à lire l'HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE.
[HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE]
Mr. Silas Q. Scuddamore était un jeune Américain, d'un caractère simple et inoffensif, ce qui l'honorait d'autant plus qu'il venait de la Nouvelle-Angleterre, une partie du Nouveau Monde qui n'est pas précisément renommée pour de pareilles qualités. Bien qu'il fût excessivement riche, il tenait, sur un petit carnet de poche, le compte exact de ses dépenses, et il avait fait choix, pour s'initier aux plaisirs de Paris, d'un septième étage dans ce qu'on appelle un Hôtel meublé au Quartier-Latin. Il entrait beaucoup d'habitude dans sa parcimonie, et sa vertu fort étonnante, vu le milieu où il se trouvait, était principalement fondée sur la défiance de soi et sur une grande jeunesse.