La soirée était fort avancée quand le docteur Noël entra dans la chambre, portant à la main deux enveloppes cachetées, sans adresses, l'une, plutôt volumineuse, l'autre si mince qu'elle semblait vide.
«Silas, dit-il en s'asseyant devant la table, le moment est venu de vous expliquer le plan que j'ai formé pour vous sauver. Demain matin, de très bonne heure, le prince Florizel de Bohême retourne à Londres, après avoir passé quelques jours dans le tourbillon du carnaval parisien. Il m'a été donné, il y a longtemps déjà, de rendre au colonel Geraldine, son écuyer, un de ces services, si fréquents dans ma profession et qui ne sont jamais oubliés, ni d'un côté ni de l'autre. Je n'ai pas besoin de vous expliquer la nature de l'obligation sous laquelle il se trouve; qu'il me suffise de dire que je le sais prêt à m'aider de toutes manières. Or il était urgent que vous pussiez gagner Londres sans que votre malle fût ouverte; à cela, n'est-ce pas, la douane semblait opposer une difficulté insurmontable. Mais il me revint à l'esprit, que, par courtoisie, les bagages de l'héritier d'un trône devaient être exempts de la visite ordinaire. Je m'adressai au colonel Geraldine et obtins une réponse favorable. Demain, si vous vous trouvez avant six heures à l'hôtel où demeure le prince, vos bagages seront transportés avec les siens, dont ils sembleront faire partie, et vous-même ferez le voyage comme membre de la suite de Son Altesse.
—Je crois avoir déjà vu le prince de Bohême et le colonel Geraldine; j'ai même entendu par hasard une partie de leur conversation, l'autre soir, au bal Bullier.
—C'est possible, car le prince veut connaître tous les milieux. Une fois arrivé à Londres, votre tâche est presque terminée. Dans cette grosse enveloppe, j'ai remis une lettre que je n'ose adresser à son destinataire; mais dans l'autre, vous trouverez la désignation de la maison où vous devez porter cette lettre avec votre malle, qui vous sera alors enlevée et ne vous embarrassera pas davantage.
—Hélas! dit Silas, j'ai un vif désir de vous croire, mais comment serait-ce possible? Vous m'ouvrez une perspective irréalisable, je le crains bien! Soyez généreux, faites-moi mieux comprendre votre dessein.»
Le docteur Noël parut péniblement impressionné.
«Enfant, répondit-il, vous ne savez pas quelle cruelle chose vous me demandez. N'importe, qu'il en soit ainsi! Je suis aguerri désormais contre l'humiliation, et il serait étrange de vous refuser cela, après vous avoir tant accordé. Sachez donc que, bien que je sois maintenant d'apparence si tranquille, sobre, solitaire, adonné à l'étude, mon nom, quand j'étais plus jeune, servait de cri de ralliement aux esprits les plus hardis et les plus dangereux de Londres. Pendant qu'extérieurement j'étais entouré de respect, ma véritable puissance s'appuyait sur les relations les plus secrètes, les plus terribles, les plus criminelles. C'est à un de ceux qui m'obéissaient alors que je m'adresse aujourd'hui pour vous délivrer de votre fardeau. Ces hommes étaient de nationalités et d'aptitudes diverses, mais tous liés par un serment formidable; tous agissaient dans le même but; ce but était l'assassinat; et, moi qui vous parle, j'étais, si peu que j'en aie l'air, le chef de cette bande redoutable.
—Quoi, s'écria Silas, un assassin?... et un assassin pour qui le meurtre était un métier?... Puis-je toucher votre main désormais? Dois-je même accepter vos services? Vieillard sinistre, voudriez-vous abuser de ma détresse pour vous gagner un complice?»
Le docteur se mit à rire amèrement.
«Vous êtes difficile à contenter, Mr. Scuddamore, dit-il. Soit! je vous laisse le choix entre la société de l'assassiné et celle d'un assassin. Si votre conscience est trop timorée pour accepter mon aide, dites-le, et je vous quitte sur-le-champ. Dorénavant vous pourrez agir avec votre caisse et son contenu comme il conviendra le mieux à votre âme délicate.