Dans le vestibule, plusieurs autres laquais le débarrassèrent de son chapeau, de sa canne et de son pardessus, lui remirent un carton portant un numéro, et très poliment le firent monter par un escalier orné de fleurs tropicales, jusqu'à la porte d'un appartement au premier étage. Là, un majestueux maître d'hôtel, lui demanda son nom puis, annonçant le lieutenant Brackenbury Rich, le fit entrer dans le salon, où un jeune homme, grand, mince et singulièrement beau, l'accueillit d'un air noble et affable tout à la fois.

Des centaines de bougies éclairaient cette pièce, qui, ainsi que l'escalier, était parfumée de plantes rares et superbes, en pleine floraison. Dans un coin, une table s'offrait, chargée de viandes appétissantes. Plusieurs domestiques passaient des fruits et des coupes de champagne. Il y avait dans le salon à peu près seize personnes, rien que des hommes, dont un petit nombre seulement avaient dépassé la première jeunesse; presque tous avaient l'air hardi et intelligent. Ils étaient divisés en deux groupes, le premier devant une roulette, l'autre entourant une table de baccarat.

«Je comprends, pensa Brackenbury. Je suis dans une maison de jeu clandestine et le cocher était un racoleur.»

Son regard, ayant embrassé tous les détails qui motivaient cette conclusion, se reporta sur l'hôte qui l'avait reçu avec tant de bonne grâce et qui le tenait encore par la main. L'élégance naturelle de ses manières, la distinction, l'amabilité qui se lisaient sur ses traits, ne convenaient pas pourtant au propriétaire d'un tripot, son langage semblait indiquer un homme bien né. Brackenbury ressentit une sympathie instinctive pour son amphitryon, bien qu'il se blâmât lui-même de cette faiblesse.

«J'ai entendu parler de vous, lieutenant Rich, dit Mr. Morris en baissant la voix, et, croyez-moi, je suis charmé de vous connaître. Votre apparence est bien d'accord avec la réputation qui vous a précédé: on sait votre belle conduite dans l'Inde, et, si vous consentez à oublier l'irrégularité de votre présentation, je regarderai non seulement comme un honneur de vous avoir chez moi, mais encore j'en éprouverai un très sincère plaisir. L'homme qui ne fait qu'une bouchée d'une troupe de cavaliers barbares, ajouta-t-il en riant, ne doit pas être scandalisé par une infraction, même sérieuse, à l'étiquette.»

Il le mena vers le buffet et insista pour lui faire prendre quelques rafraîchissements.

«Ma parole, pensa le lieutenant, voilà l'un des plus charmants compagnons que j'aie rencontré jamais, et, je n'en doute pas, l'une des plus agréables sociétés de Londres.»

Il but un peu de vin de Champagne qu'il trouva excellent, et, remarquant que plusieurs personnes étaient en train de fumer, alluma un manille, avant de se diriger vers la table de roulette, où il risqua son enjeu. Ce fut alors qu'il s'aperçut que tous les invités étaient soumis à un examen très serré. Mr. Morris allait de-ci de-là, occupé en apparence de ses devoirs d'hospitalité, mais, cependant, il jetait tout autour de lui des regards scrutateurs. Personne n'échappait à son œil perçant; il observait la tenue de ceux qui perdaient de grosses sommes, il évaluait le montant des mises, il écoutait les conversations; en un mot il semblait guetter le moindre indice de caractère et en prendre note. Brackenbury sentit renaître ses soupçons. Était-il vraiment dans une maison de jeu? Que signifiait cette enquête? Il épia Mr. Morris dans tous ses mouvements, et, quoique celui-ci eût un sourire toujours prêt, il crut distinguer, sous ce masque, une expression soucieuse et préoccupée. Tous, autour de lui, riaient, causaient et faisaient leurs jeux; mais les invités n'inspiraient plus aucun intérêt à Brackenbury.

«Ce Morris, se dit-il, n'est pas ici pour s'amuser. Il poursuit quelque dessein profond; pourvu qu'il me soit donné de le découvrir!»

De temps en temps, Mr. Morris entraînait à l'écart un des visiteurs; et, après un bref colloque dans l'antichambre, il revenait seul, l'autre ne reparaissait plus.... Ce manège, plusieurs fois répété, excita au plus haut degré la curiosité de Brackenbury. Il résolut d'aller immédiatement au fond de ce petit mystère, et, sortant d'un air de flânerie dans l'antichambre, découvrit une embrasure de fenêtre très profonde, cachée par des rideaux d'un vert à la mode. Là, il se dissimula à la hâte; il n'eut pas à attendre longtemps: un bruit de pas et de voix se rapprochait, venant du salon principal. Regardant entre les rideaux, il vit Mr. Morris qui escortait un personnage épais et coloré, ayant un peu la mine d'un commis voyageur et que Brackenbury avait déjà remarqué à cause de son air commun. Tous deux s'arrêtèrent juste devant la fenêtre, de sorte que celui qui écoutait ne perdit pas un mot du discours suivant: