«Inutile de me les dire, cela ne changerait rien; vous ne comprenez pas ma position, répond-il avec une certaine incohérence. Je suis dans une passe difficile, très difficile...»
Et comme le notaire, espérant pouvoir le tirer de peine, presse Jekyll de s'ouvrir à lui, il refuse, affirmant sur l'honneur qu'il est tout à fait libre de se débarrasser, quand il voudra, de cet Edward Hyde, que, par conséquent, ses amis doivent lui laisser le soin d'apprécier ce qui convient. Assurément, il est attaché à ce garçon, il a pour cela des raisons sérieuses.... Même il conjure Utterson de vaincre, quand il ne sera plus, l'antipathie que lui inspire son héritier.
«Je ne pourrai jamais le souffrir, dit le notaire.
—Soit! répond Jekyll. Je vous prie seulement de l'aider au besoin, pour l'amour de moi.»
À une année de là, Londres tout entier est ému par un crime que rend plus frappant la haute situation de la victime, sir Danvers Carew. Il y a maintes preuves contre Hyde, et les circonstances font que M. Utterson est amené à seconder la police dans ses recherches. La connaissance qu'il a de l'adresse du meurtrier présumé permet de faire les perquisitions nécessaires. Hyde habite, dans le quartier mal fréquenté de Soho, une rue étroite et sombre, garnie de cabarets où l'on boit du gin, de restaurants français du plus bas étage, de boutiques borgnes où s'approvisionnent des femmes de mauvaise mine appartenant à toutes les nationalités. C'est dans un pareil milieu que le protégé de Jekyll, héritier d'un quart de million sterling, a élu domicile.
Une vieille femme, aux allures louches, vient ouvrir la porte.
«M. Hyde est, dit-elle, rentré très tard dans la nuit, mais pour ressortir ensuite; il a des habitudes fort irrégulières, et disparaît parfois un mois ou deux de suite.»
Au nom de la loi, la maison est visitée en détail. Elle est à peu près vide. Hyde n'habite que deux chambres meublées avec luxe; un grand désordre toutefois y règne pour le moment, comme si l'on y avait fait à la hâte des préparatifs de fuite: les vêtements traînent sur le tapis, les tiroirs sont ouverts. Des cendres grises dans l'âtre indiquent que l'on a brûlé des papiers; mais, derrière une porte, les agents découvrent la moitié d'un bâton dont l'autre moitié est restée sanglante sur le lieu du crime. Cette canne, d'un bois très rare, a été donnée bien des années auparavant à son ami Jekyll par M. Utterson.
Naturellement, la première impulsion de ce dernier est de courir chez le docteur. Poole, le vieux domestique, l'introduit, en lui faisant traverser la cour qui a été jadis un jardin, dans l'espèce de pavillon que l'on appelle indistinctement le laboratoire ou la salle d'anatomie. Le docteur a autrefois acheté la maison aux héritiers d'un chirurgien, et s'occupe de chimie là où son prédécesseur s'occupait à disséquer. Pour la première fois, le notaire est admis à visiter cette partie de la maison, qui donne sur la petite rue, théâtre de sa première rencontre avec Hyde. Il trouve le docteur, dans une vaste chambre garnie d'armoires vitrées, d'un grand bureau et d'une psyché, meuble assez déplacé dans un lieu pareil.
«Savez-vous les nouvelles? lui demande Utterson.