Après avoir en vain frappé à plusieurs portes, il revint à Modestine en chargeant Fouzilhac de ses malédictions. Avec ou sans eau, il dut se résigner à camper. Il chercha un abri sous les arbres, car le vent était froid et violent et, dans ce pays tout boisé, il fut près d’une heure à trouver l’endroit désiré.

Il rencontra enfin un bouquet d’arbres dont les branches entrelacées formaient sur le bord du chemin une espèce de voûte toute noire dont l’entrée simulait vaguement celle d’un donjon. Il chercha à tâtons une tige solide et y attacha Modestine. La pauvre bête était effarée, ruisselante de pluie et exténuée de fatigue. Alors il déchargea son ballot, le plaça le long du mur sur le bord de la route et déboucla les courroies du sac de campement. Il trouva bien la lanterne, mais où étaient les bougies? En fouillant il rencontra la lampe à alcool. Quelle chance! elle remplaçait la lanterne.

Le vent mugissait sans trêve dans les arbres secouant les branches et faisant bruire les feuilles; cependant la place du campement était noire comme un four, mais admirablement abritée. A la seconde allumette la mèche s’enflamma. A cette lumière livide et mouvante, les ténèbres semblaient tout autour devenir plus épaisses.

Stevenson attacha Modestine de manière à lui ménager l’espace nécessaire et lui donna à manger la moitié du pain bis, réservant l’autre moitié pour le lendemain matin. Il réunit à portée de sa main tout ce dont il pouvait avoir besoin, enleva ses chaussures et ses guêtres détrempées et les enveloppa dans son waterproof. Il mit son havresac comme oreiller au-dessous du revers du sac de campement, se glissa dans ce sac et s’y boucla comme un enfant au maillot. Il ouvrit une boîte de saucisson de Bologne et mangea avec cette conserve une tablette de chocolat. Ce fut tout son dîner, dîner étrange, et il n’eut pour l’arroser que de l’eau-de-vie, boisson également étrange pour le repas. Mais il avait grand faim et la cigarette qu’il fuma après lui parut délicieuse.

Ensuite il mit une pierre dans son chapeau de paille, rabattit la fourrure de sa casquette sur son cou et ses yeux, posa son revolver à côté de sa main et s’emmitoufla bien chaudement dans la peau de mouton. Il se demanda d’abord s’il pourrait dormir. Son cœur battait plus vite que d’habitude, comme sous l’impression d’un grand bien-être physique. Mais une fois ses paupières fermées il ne les rouvrit plus. Le souffle du vent à travers les arbres lui servait de berceuse. Tantôt c’était un gémissement monotone et prolongé, tantôt des grondements furieux qui secouaient les arbres et faisaient pleuvoir sur Stevenson de larges gouttes des averses de la veille. Pendant bien des nuits, couché dans son lit en Ecosse il avait écouté ce bruyant concert du vent dans les bois, mais ici, soit que les arbres ou le sol fussent d’une autre espèce, soit parce qu’il était en plein air, il constatait que le vent chantait sur un ton différent au milieu de ces monts du Gévaudan.

Cependant le sommeil l’envahit peu à peu; la dernière sensation dont il se rendit compte fut ce bruit du vent auquel ses oreilles d’étranger n’étaient pas habituées.

Une première fois pendant la nuit, froissé par un caillou qui était sous le sac, et une seconde fois dérangé par Modestine qui, à bout de patience, frappait du pied et grattait le sol sur la route, le dormeur rouvrit les yeux et aperçut des étoiles et les festons du feuillage se découpant sur le firmament. Lorsqu’il se réveilla pour la troisième fois, la terre était éclairée par cette teinte bleu-clair qui annonçait l’aurore du mercredi 25 septembre. Il eut devant les yeux les feuilles secouées par le vent et le blanc ruban de la route. A côté de lui Modestine, attachée à un bouleau, se tenait presque au milieu de la route, dans une attitude de patience angélique.

Il constata avec surprise que sa nuit s’était passée facilement et non sans agréments, même par un temps de tempête. Sans la pierre qui l’avait gêné, sans l’obligation de camper par une nuit si noire, il n’aurait éprouvé d’autre désagrément que de rencontrer sous son pied la lanterne ou le second volume des Pasteurs du Désert qui faisaient partie des objets contenus dans le sac de campement. Il n’avait pas ressenti le moindre froid et s’éveillait l’esprit content et le corps dispos.

Alors il se secoua, se chaussa, donna à Modestine le pain réservé la veille et parcourut les environs, cherchant à se reconnaître. Notre original voyageur déclare qu’il a couru toute sa vie après une aventure, comme les anciens chevaliers errants: Or, s’éveiller par hasard un matin au coin d’un bois du Gévaudan, sans boussole, aussi ignorant du pays environnant qu’un homme jeté subitement dans une île déserte, c’était presque la réalisation de ses rêves. Il se trouvait sur la lisière d’un petit bois de bouleaux mêlés de hêtres; derrière s’étendait un autre bois de pins; en face s’ouvrait un petit vallon herbeux. Tout autour se dressaient des cimes dénudées à peu près de même hauteur. Le vent courbait les arbres et balayait des tourbillons de feuilles jaunies. Le ciel était traversé de nuages qui disparaissaient rapides sous le souffle de la tempête. La température était glaciale. Stevenson mangea du chocolat, but une gorgée d’eau-de-vie et fuma une cigarette; ses doigts commençaient à s’engourdir.

Pendant qu’il rassemblait ses bagages et les attachait sur le bât, le jour était venu; le soleil se levait et couvrait d’une traînée d’or les cimes nuageuses des montagnes situées à l’est. Il se mit gaîment en route et au bout de quelques minutes, à un tournant de chemin il se retrouva en face de Fouzilhet. Pour comble de chance il rencontra encore le vieillard complaisant qui, la veille, l’avait accompagné quelques pas pour lui montrer son chemin. Le brave homme courut vers lui avec des exclamations de surprise. Stevenson lui raconta ses mésaventures. Le refus de l’homme de Fouzilhac le mit dans l’indignation: «Cette fois, du moins, dit-il, je ne veux pas que vous vous égariez», et malgré ses jambes à demi percluses il l’accompagna pendant plus d’un quart d’heure jusqu’à ce qu’on fut presque en vue du Cheylard, embryon de village après lequel Stevenson avait si longtemps soupiré.