Aucune route directe ne conduisait au Cheylard et il n’était pas facile de se diriger dans un pays si accidenté, à travers ces mille sentiers si peu apparents. Il était 4 heures quand Stevenson arriva à Sagnerousse. C’était un point de repère assuré. Deux heures après, le vent s’étant calmé et la nuit venant rapidement, il sortit d’un bois de pins où il s’était égaré et trouva, au lieu du village qu’il cherchait, un enfoncement marécageux entouré de pentes escarpées et glissantes. Il entendait depuis un moment des tintements de clochettes.
En émergeant du bois, il aperçut devant lui une douzaine de vaches et un nombre peut-être plus grand de personnes qu’il pensa être des enfants, bien qu’ils parussent à travers le brouillard d’une taille exagérée. Ils exécutaient en silence une ronde, tantôt se tenant par la main, tantôt se séparant et se faisant la révérence. Une danse d’enfants n’inspire que des sentiments d’innocente gaîté; mais à la tombée de la nuit, dans ce site sauvage, elle lui parut étrange et fantastique.
Lui qui avait pourtant beaucoup étudié Herbert Spencer resta un moment tout étonné. Mais il ne tarda pas à se reprendre et d’un coup d’aiguillon fit repartir Modestine. Sur un chemin battu l’ânesse avançait sans se faire prier, mais une fois sur le gazon ou dans les broussailles elle perdait la tête et s’obstinait à tourner en rond; il fallait que Stevenson déployât toute son adresse pour la faire avancer en droite ligne dans un champ où nul chemin n’était tracé.
Pendant qu’il cherchait à se tirer de la fondrière, enfants et vaches s’en allaient; il ne restait plus que deux fillettes à qui il demanda son chemin. Les paysans, en général, sont, selon lui, peu disposés à renseigner le voyageur. Un vieillard diabolique s’était barricadé dans sa maison à son approche, il avait eu beau frapper à la porte à tour de bras, le vieux avait fait la sourde oreille. Un autre qu’il avait mal compris le vit prendre une fausse direction sans lui faire un signe. Que lui importait que le voyageur errât toute la nuit sur la montagne? Les deux fillettes auxquelles il s’adressa alors se moquèrent impudemment de lui: l’une lui tira la langue et l’autre le renvoya à ses vaches, et toutes les deux se mirent à rire en se poussant du coude. La bête du Gévaudan avait dévoré une centaine d’enfants dans ces parages. Elle commençait à lui inspirer de la sympathie.
N’obtenant rien des deux espiègles, Stevenson traversa la fondrière, puis un autre bois et tomba sur un grand chemin. La nuit devenait de plus en plus noire. Modestine, pressentant quelque mésaventure, hâta spontanément le pas et, à partir de ce moment, ne lui donna plus de tracas. Ce fut le premier signe d’intelligence qu’il remarqua en elle. A la même heure une rafale du vent du Nord amena une forte averse. Stevenson aperçut de l’autre côté du bois des fenêtres éclairées. C’était le hameau de Fouzilhet bâti sur la colline près d’un bois de bouleaux. Il trouva là un brave homme qui l’accompagna sous la pluie pour le mettre sur le chemin du Cheylard et qui refusa énergiquement toute rémunération. Notre héros, l’esprit plus tranquille, se voyait déjà à table à côté d’un bon feu alors que de nouvelles et plus grandes misères allaient l’atteindre. Subitement la nuit était arrivée telle qu’il n’en avait jamais vu de plus obscure. Les rochers, la route bien battue et les arbres étaient à peine perceptibles. Le ciel était absolument noir et Stevenson ne pouvait même pas distinguer l’aiguillon qu’il portait à la main.
Bientôt le chemin qu’il suivait se divisa, selon l’habitude du pays, en trois ou quatre tracés dans une espèce de pâtis pierreux. Stevenson dans cette conjoncture comptait sur l’instinct de Modestine. Mais que peut-on attendre de l’instinct d’un âne? Au bout de quelques minutes elle tournait dans les pierres absolument incapable de retrouver son chemin. L’Anglais aurait campé n’importe où s’il eût eu les provisions nécessaires, mais, vu le peu de longueur du trajet à faire ce jour-là, il n’avait emporté ni vin, ni pain pour lui, mais seulement une ration pour Modestine.
En outre, il était, ainsi que l’ânesse, trempé jusqu’aux os, ne trouvant même d’autre eau que celle qu’il recevait sur le dos. Il se détermina à revenir à Fouzilhet pour y chercher un guide. Mais ce retour était bien difficile. Stevenson n’avait pour se guider que la direction du vent.
Ne retrouvant plus la route il se jeta à travers champs, pataugeant dans des flaques d’eau, tournant les murs que la bête ne pouvait franchir, jusqu’à ce qu’il retrouvât les fenêtres éclairées. Elles ne se présentaient pas du même côté. Il se trouvait, non à Fouzilhet, mais à Fouzilhac, hameau peu éloigné du premier, dont les habitants différaient entièrement par leurs mœurs inhospitalières.
La première maison à laquelle il frappa était habitée par une femme qui refusa de lui ouvrir, prétextant qu’elle était seule et boiteuse. Il heurta à une autre porte. Un homme, deux femmes et une petite fille s’avancèrent avec une lanterne pour examiner le voyageur. L’homme n’avait pas une mauvaise apparence, mais il souriait d’un air matois. Il s’accota au montant de sa porte et le laissa exposer son cas. Stevenson ne demandait qu’un guide pour le mener au Cheylard.—Il fait trop noir, répondit l’homme. Stevenson eut beau prier, promettre une récompense, insister jusqu’à se mettre en colère. Rien ne put vaincre l’obstination de cet homme.—Il fait trop noir répétait-il, je ne sortirai pas par une pareille nuit. Stevenson hors de lui se retira en lui lançant ces mots: «Vous êtes un poltron.»
En voyant l’air embarrassé de ce paysan il pensa que le souvenir de la bête du Gévaudan était la cause de sa pusillanimité. Il battait en retraite quand, à un éclat de rire de la gamine, il reconnut que c’était justement une de celles de la ronde qui s’était déjà moquée de lui. «Tous bêtes du Gévaudan,» grommela-t-il en s’éloignant. Toutes les autres maisons du village étaient noires et silencieuses.