Les loups hélas! de même que les brigands semblent fuir à mesure que s’accroît l’affluence des voyageurs; on peut parcourir toute l’Europe sans la moindre rencontre de ces deux espèces nuisibles. Mais ici, plutôt que nulle part ailleurs il devrait être permis d’espérer, car nous sommes dans la région de la légendaire «bête du Gévaudan, ce Napoléon Buonaparte des loups» (la qualification est bien anglaise). Quelle carrière que celle de ce loup! Il parcourut pendant de longs mois le Gévaudan et le Vivarais de 1764 à 1767 dévorant des femmes, des enfants et des bergères renommées pour leur beauté; il poursuivit des cavaliers armés. On le vit, en plein midi, courir sur le grand chemin après une chaise de poste qui s’enfuyait au galop. Il fut signalé comme un ennemi public et sa tête fut mise à prix pour 10.000 francs. Lorsqu’il fut tué et envoyé à Versailles, il se trouva que ce n’était qu’un loup et non des plus grands.

Stevenson prit son repas à la hâte et, se dispensant de visiter Notre-Dame de Pradelles, malgré les conseils de son hôtesse, il descendait au bout de trois quarts d’heure la pente rapide qui mène à Langogne sur l’Allier.

Des deux côtés de la route, les paysans labouraient pour les semailles. Dans chaque champ un attelage de grands bœufs creusait de longs sillons et ces bêtes pacifiques en tirant la charrue suivaient de leurs grands yeux étonnés l’homme et l’ânesse qui passaient le long de la route. C’était un tableau charmant d’activité rustique. A mesure que Stevenson continuait à descendre, les montagnes du Gévaudan se dressaient en face de lui jusque dans les nuages. Il avait franchi la Loire la veille; maintenant il allait traverser l’Allier; tant ces deux rivières sont rapprochées au commencement de leurs cours.

Juste sur le pont de Langogne la pluie qui menaçait depuis longtemps se mit à tomber. Ce fut la bienvenue qu’il reçut en entrant dans le Gévaudan.

Stevenson, arrêté par la pluie, dut coucher à Langogne le 23 septembre, bien qu’il n’en dise rien dans son livre.

UN CAMPEMENT DANS LES TÉNÈBRES


Le lendemain 24 septembre, il était 2 heures de l’après-midi lorsqu’il eut rédigé son journal de voyage et préparé son havresac qu’il s’était décidé à porter sur son dos, ne voulant plus s’embarrasser d’un panier. Il partait aussitôt pour le Cheylard-l’Evêque, localité située sur le bord de la forêt de Mercoire. C’était, lui disait-on, à une heure et demie de distance. Il pensa qu’avec son ânesse il ne mettrait pas plus de quatre heures.

Tout le long de la montée, à partir de Langogne, la pluie et la grêle se succédaient sans interruption. Le vent devint de plus en plus froid. Le ciel était couvert de gros nuages venant du Nord, les uns bas et chargés de pluie, les autres en masses moins sombres présageant la neige. Le voyageur sortit bientôt de la vallée cultivée de l’Allier.

Plus d’attelages de bœufs au labour, plus de riants paysages. La lande nue; des bruyères et des marécages; des espaces rocheux parsemés de pins; des bois de bouleaux au feuillage jauni par l’automne, de loin en loin quelque ferme isolée et de maigres cultures, voilà l’aspect de la contrée. C’est une suite sans fin de montagnes et de vallées. Les petits sentiers rocailleux que les bestiaux tracent en passant sur le gazon se coupent et s’enchevêtrent, formant trois ou quatre lignes qui vont se perdre dans une flaque d’eau, puis reparaissent quand le terrain se relève, ou à la lisière d’un bois.