Il y avait deux lits dans la chambre à coucher. Quant il monta pour prendre possession de l’un, il fut abasourdi de trouver un jeune homme, sa femme et leur enfant prenant possession de l’autre. C’était la première fois que pareille aventure lui arrivait et si, écrit-il, je devais toujours me trouver aussi sot et embarrassé, je prie Dieu que ce soit la dernière. Je n’insisterai pas sur l’embarras de notre Anglais, ni sur l’originalité de la situation. Le coucher se passa d’ailleurs de façon décente.
Le lendemain, lundi 23 septembre, Stevenson se leva le premier et se hâta de faire sa toilette afin de laisser place libre à ses compagnons de chambre. Il prit une tasse de lait et sortit pour voir les environs du Bouchet. Il faisait terriblement froid par cette matinée grise. Des nuages chargés de pluie rasaient le sol, poussés par un vent glacial qui sifflait sur le plateau dénudé. On apercevait un seul point coloré, bien loin derrière le mont Mézenc et les crêtes de l’est, où le ciel était illuminé des teintes orangées de l’aube.
A cinq heures du matin, sur un plateau de plus de 1.200 mètres de hauteur, Stevenson dut abriter ses mains dans ses poches et courir pour se réchauffer. Les gens qui s’en allaient par groupes travailler aux champs se retournaient en passant pour considérer cet étranger. Il les avait vus rentrer du travail la veille, il les y voyait retourner le lendemain. Ainsi allait la vie dans le minuscule village du Bouchet. Lorsqu’il rentra à l’auberge pour déjeuner, l’hôtesse peignait sa fillette dans la cuisine. Il lui fit compliment sur la belle chevelure de l’enfant.
Non, dit la mère, elle n’est pas si belle qu’elle pourrait l’être; ses cheveux sont trop fins.—Ainsi, à notre époque de démocratie débordante, la majorité fait de ses défauts un type de beauté.
Où est votre mari? demanda Stevenson.
Il est en haut, répondit-elle, il vous fait un aiguillon.
Béni soit celui qui inventa l’aiguillon. Béni soit l’aubergiste du Bouchet Saint-Nicolas qui m’en fit connaître l’usage, s’écrie notre héros. Cette simple baguette armée d’une pointe de trois millimètres fut un vrai sceptre mis entre ses mains. A partir de ce moment Modestine fut son esclave. Un coup d’aiguillon la détournait des portes d’étables les plus tentantes. Un coup d’aiguillon lui faisait prendre un petit trot et dévorer l’espace. La vitesse n’était pourtant pas excessive, dix milles en 4 heures au plus. Mais quel admirable changement depuis hier. Plus d’odieux coups de gourdin, plus de fatigue au bras pour fustiger. Rien que quelques coups de pointe discrets et sans brutalité. Parfois une goutte de sang coulait sur la croupe de Modestine; qu’y faire? Stevenson en était désolé sans doute. Mais les exploits de la journée précédente avaient banni la pitié de son cœur. Puisqu’on ne pouvait rien obtenir par la douceur de ce petit animal pervers, il fallait bien employer l’aiguillon pour le faire marcher.
Le temps était sombre et froid et jusqu’à Pradelles, Stevenson ne rencontra sur la route qu’un groupe de femmes chevauchant à califourchon et des courriers. Un jeune poulain qui paissait dans une prairie avec une clochette au cou s’avança au galop jusqu’au bord de la route, puis s’enfuit avec la même hâte et le tintement de la clochette retentit longtemps à l’oreille de Stevenson.
Pradelles est situé sur une haute colline au-dessus de l’Allier, au milieu des vertes prairies d’où lui est venu son nom. De tous côtés on fauchait le regain et cette orageuse matinée de septembre était toute parfumée de l’odeur de foin coupé. De l’autre côté de l’Allier des collines montaient par degrés jusqu’à l’horizon lointain; paysage d’automne d’un brun terne, avec des espaces sombres de bois de pins et des rubans de routes blanches traversant les collines sous un ciel voilé de nuages cuivrés.
Tout cela engageait le voyageur à ne pas s’attarder en route, car il était maintenant à la limite du Velay et ce qu’il avait devant lui faisait partie d’une autre région: le Gévaudan, pays sauvage, montagneux, peu habité et déboisé, il n’y a pas très longtemps par terreur des loups. Je laisse à Stevenson la responsabilité de cette assertion plus que contestable. Le passage suivant est aussi presque littéralement extrait de son récit: