Stevenson s’adressa à l’enfant et lui demanda son chemin. Celui-ci indiqua vaguement l’Ouest et le Nord-Ouest en marmottant des paroles inintelligibles et, sans ralentir un instant le pas, traversa la route à angle droit. La mère le suivit sans même tourner la tête. Il eut beau leur adresser appel sur appel, ils continuèrent à monter la colline sans avoir l’air d’entendre. Abandonnant Modestine, il courut après eux en continuant ses cris. Ils s’arrêtèrent à son approche, la mère jurant toujours. C’était une femme assez belle qui avait l’air d’une matrone respectable. Le fils lui répondit de nouveau brusquement et d’une manière inintelligible, et il allait encore s’éloigner, mais cette fois Stevenson saisit la mère qui était plus près de lui et, s’excusant de sa violence, déclara qu’il ne les laisserait pas s’en aller avant qu’ils ne lui eussent indiqué sa route. Au lieu de se fâcher, ils devinrent plus traitables et lui dirent de les suivre. Après quelques mots échangés ils continuèrent à gravir la colline dans le crépuscule qui s’assombrissait de plus en plus. L’Anglais revint vers Modestine, la poussa vivement et, après une rude montée de 20 minutes, atteignit le bord du plateau. Le pays qu’il venait de parcourir lui parut, de ce point, sauvage et triste. Les masses sombres du Mézenc et des monts au delà de Saint-Julien se détachaient à l’Est, sur un ciel clair et froid. Les collines et les vallées intermédiaires étaient noyées dans un chaos d’ombre d’où émergeaient çà et là des taches noires formées par des bouquets de bois et des espaces blancs indiquant des cultures. On distinguait aussi les gorges où serpentent la Loire, la Gazeille et la Laussonne.

A quelques pas de là il se trouva sur une grande route et fut tout étonné d’apercevoir un village assez important dans ce voisinage. On lui avait dit que les bords du lac n’étaient fréquentés que par les truites. La route était encombrée par des troupeaux rentrant du pâturage. Deux femmes revenant du marché voisin, à califourchon sur leur monture et parées de leurs plus beaux atours, passèrent au grand trot devant lui. Il s’informa auprès des petits bergers. Ceux-ci lui dirent qu’il se trouvait au Bouchet Saint-Nicolas. C’était-là, à un mille au-dessous du point désiré et sur le revers d’une crête élevée, que des chemins mal connus et des paysans sans bonne foi l’avaient mené. Son épaule meurtrie par le cordon du panier lui faisait grand mal et son bras était tout endolori à force d’avoir frappé la bourrique. Il renonça à aller camper au bord du lac et chercha une auberge.

L’AIGUILLON


L’auberge du Bouchet Saint-Nicolas était une des plus modestes que Stevenson eut vues jusque-là; mais il en rencontra beaucoup de pareilles dans son voyage. Voici comment notre Anglais décrit ces auberges de nos montagnes:

Une maison à deux étages avec un banc à côté de la porte, une étable attenant à la cuisine, si bien que Modestine et lui mangeaient à peine séparés par une cloison. L’ameublement est des plus sommaires, parquet en terre battue et pour les voyageurs, une chambre à coucher qui n’a d’autres meubles que des lits. Dans la cuisine on prépare le repas, on mange et on couche. Celui qui veut se débarbouiller le fait en public à un lavabo commun. La nourriture parfois est peu abondante: poisson salé et omelette; vin très médiocre et eau-de-vie exécrable. Quelquefois un porc familier, glissant sous la table et vous caressant les jambes, vient agrémenter le repas de sa visite. Mais, neuf fois sur dix, les gens de l’auberge se montrent aimables et attentionnés. Aussitôt que vous avez franchi leur porte vous n’êtes plus un étranger pour eux; et quoique ces paysans soient grossiers et bourrus hors de chez eux, dans leur intérieur, ils traitent leurs hôtes assez poliment.

Ainsi, au Bouchet, Stevenson déboucha sa bouteille de Beaujolais et invita l’aubergiste à en boire. Celui-ci voulut à peine y goûter, «j’aime ce vin, dit-il, et je serais capable de ne pas vous en laisser assez».

Dans ces petites auberges, le voyageur doit avoir un couteau à lui. Un verre, une fourchette en fer et un morceau de pain, voilà tout ce qu’on trouve en se mettant à table. L’aubergiste admira beaucoup le couteau anglais de Stevenson. C’était un beau vieillard affable, mais tout à fait ignorant; sa femme était d’humeur moins agréable, mais elle savait lire et parlait d’un ton d’autorité, faisant sentir que c’était elle qui gouvernait dans le ménage, ce que le mari acceptait de bonne grâce.

Stevenson fut accablé de questions sur son voyage et la femme lui suggéra ce qu’il devait consigner dans la relation qu’il en ferait; par exemple ce qu’on récolte dans telle ou telle contrée; s’il y a des forêts; quelles sont les coutumes des gens et les conversations qu’ils lui ont tenues. Stevenson approuvait ironiquement. Tu vois, dit-elle à son mari, que je devine ce que le livre contiendra. Tous deux écoutèrent avec le plus grand intérêt le récit des mésaventures du voyageur.

—Demain matin, dit le mari, je vous ferai quelque chose de mieux que votre canne. Les ânes ont la peau dure, vous pouvez les rouer de coups de trique sans les faire avancer d’un pas. Cette promesse intrigua Stevenson.