Ce paysan avisé, avant de quitter Stevenson lui donna quelques conseils peu humains, mais utiles et lui mettant en main la badine, l’assura que la bête y serait plus sensible qu’au bâton. Enfin il lui enseigna le cri magique des âniers: Prout! En même temps il le regardait d’un air narquois et se moquait de son inexpérience à conduire un âne, comme Stevenson aurait pu se moquer de son orthographe ou de son habit vert; mais pour le moment, le paysan avait le beau rôle. Stevenson, tout fier de ce qu’il venait d’apprendre, se croyait désormais maître dans l’art de conduire un âne, et réellement Modestine fit des merveilles pendant le reste de l’après-midi. L’Anglais put à son aise contempler le pays qu’il traversait.

C’était un dimanche. La solitude régnait dans les champs ensoleillés. Lorsque le voyageur traversa Saint-Martin de Frugères, l’église était pleine; il y avait des gens sur les degrés extérieurs de la porte et le chant des prêtres se faisait entendre dans l’intérieur faiblement éclairé. Je suis, écrit notre héros, originaire d’un pays où le dimanche est observé par excellence; toutes les pratiques dominicales, comme un accent écossais, réveillent en moi des sentiments de joie et de peine. Il n’y a que le voyageur parcourant le monde à la hâte, qui puisse réellement jouir du calme et de la beauté d’une grande fête religieuse. La vue d’un pays en repos lui fait du bien. Un silence inaccoutumé régnant dans l’espace est quelque chose de plus impressionnant que la musique; il inspire des sentiments gracieux comme le murmure d’un ruisseau ou les tièdes rayons du soleil.

Stevenson est poète, on s’en aperçoit vite en le lisant.

C’est dans ces agréables dispositions qu’il descendit la colline où Goudet est situé au fond d’une verte vallée. En face, sur un escarpement rocheux, s’élève le vieux château de Beaufort et un cours d’eau limpide comme du cristal forme entre les deux sites comme un lac profond. En amont et en aval, ce mince cours d’eau serpente à travers des cailloux, gardant en quelque sorte la fraîche beauté d’une rivière près de sa source et cette rivière est la Loire. Goudet est de tous côtés enclos de montagnes. Des chemins rocailleux, praticables seulement pour les ânes le mettent en communication avec le reste de la France. Les habitants de ce nid de verdure boivent, jurent où, du seuil de leur porte, contemplent en hiver les montagnes couvertes de neige dans un isolement qu’on croirait pareil à celui du Cyclope de l’Odyssée. Mais il n’en est pas ainsi. Le facteur arrive jusqu’à Goudet et la jeunesse émancipée peut, par le chemin de fer, se rendre au Puy en une journée. Et à l’auberge, on voit le portrait gravé de Régis Senac neveu de l’aubergiste, professeur d’escrime et champion des deux Amériques, titre qu’il gagna avec un prix de 500 dollars à New-York en 1876.

Stevenson déjeuna à la hâte dans cette auberge et reprit immédiatement son voyage. Mais hélas! Quand il fallut gravir les immenses collines du côté opposé, «Prout» sembla avoir perdu sa vertu magique. Ce cri poussé fort comme un rugissement, ou doucement roucoulé comme par une colombe, ne pouvait plus amadouer ni intimider Modestine. Elle s’obstina dans sa marche lente. Rien que les coups, ne pouvait la faire avancer plus vite, et cela pendant une seconde. Il fallait la frapper sans relâche. Aussitôt qu’elle ne sentait plus le bâton elle reprenait son allure désespérante. Quelle situation pitoyable! Stevenson voulait arriver avant le coucher du soleil au lac du Bouchet où il se proposait de camper et pour cela il fallait frapper continuellement cet animal entêté. Le bruit des coups le navrait. «A un moment, dit-il, je la regardai et je lui trouvai quelque ressemblance avec une dame que j’avais connue et qui m’avait anciennement comblé de ses bontés. Ce souvenir me faisait davantage sentir l’horreur de ma cruauté.»

Pour comble de malchance, on rencontra un âne qui se trouvait en liberté. L’âne et l’ânesse se mirent simultanément à témoigner leur joie en leur patois et Stevenson dut couper court à un commencement de roman par un redoublement de bastonnade. Si l’âne rencontré avait eu quelque courage, il aurait attaqué l’homme des pieds et des dents. Ce fut pour celui-ci une sorte de consolation de le trouver tout à fait indigne de l’affection de Modestine; mais l’incident ne laissa pas que de l’attrister. La chaleur était accablante. Stevenson obligé de fouailler continuellement la bourrique était inondé de sueur. A chaque instant, le sac, le panier et le paletot s’en allaient à droite ou à gauche. Il fallait arrêter Modestine, juste quand elle avait pris un pas convenable, pour redresser et consolider la charge. Enfin au village d’Ussel, bât et charge firent la culbute et traînèrent dans la poussière sous le ventre de l’ânesse qui s’arrêta aussitôt paraissant fort satisfaite. Un groupe composé d’un homme, d’une femme et de deux enfants s’étant avancé riait de la catastrophe.

L’Anglais avait à peine remis les choses en place que tout basculait du côté opposé. Jugez de sa détresse. Et personne ne s’offrait pour lui prêter la main. L’homme, il est vrai, disait que le paquet aurait dû être attaché autrement. Stevenson riposta que s’il n’avait rien de mieux à dire il pouvait se taire, et l’autre bonasse, sourit de la repartie. C’était navrant! Il fallait ne laisser que le sac de campement sur le dos de Modestine et que Stevenson se chargeât du reste des bagages; une canne, une bouteille d’un litre, un paletot dont les poches étaient lourdement chargées, deux livres de pain bis et un panier plein de provisions et de flacons. Il ne manquait, certes, pas d’énergie, car il chargea du mieux qu’il put ces objets sur ses bras et dirigea Modestine à travers le village. Selon son invariable habitude, elle tenta d’entrer dans chaque cour, dans chaque maison le long des rues et, n’ayant aucune main libre pour l’en détourner, l’homme se trouvait dans le plus terrible embarras. Les gens qui le voyaient passer se moquaient de lui et il se rappelait lui-même avoir ri quelquefois des autres en pareille situation, mais il se promettait bien d’être plus indulgent à l’avenir.

Au sortir du village, Modestine eut la fantaisie de s’arrêter sur le bord du chemin et s’obstina à ne pas repartir. Stevenson déposa à terre ses paquets et la frappa sans ménagement à la tête. Elle fermait les yeux résignée à chaque nouveau coup. Lui allait pleurer de rage, mais il se ravisa, s’assit par terre pour considérer sa situation sous l’influence calmante d’une cigarette et d’une lampée d’eau-de-vie. Pendant cette pause Modestine mangeait du pain bis d’un air contrit. Stevenson comprit qu’il fallait sacrifier une partie de son chargement. Il se débarrassa de la boîte au lait, du pain blanc, du gigot et du fouet, bien que ce dernier objet lui tint au cœur. Il put ranger tout le reste dans le panier et même attacher le paletot au-dessus. Avec un bout de corde passé à l’épaule, il suspendit le panier à son côté et bien que la corde lui meurtrît les chairs et que le paletot traînât presque à terre, il se remit en marche le cœur soulagé.

Il avait maintenant un bras libre pour frapper Modestine et il le lui fit rudement sentir. Pour qu’on pût atteindre aux bords du lac du Bouchet avant la nuit il fallait qu’elle trottinât vivement. Le soleil s’était déjà couché au milieu de vapeurs rougeâtres, et bien qu’on aperçut encore quelques bandes d’or au sommet des collines et des bois de pins à l’est, tout était déjà gris et froid autour du voyageur. Un réseau inextricable de petits sentiers croisait les champs dans toutes les directions. C’était un vrai labyrinthe. Stevenson pouvait voir bien haut le pic qui domine le lac, mais pas un des chemins qu’il avait devant lui n’y aboutissait. La tombée de la nuit qui décolore tout, le pays dénudé, stérile et rocailleux qu’il traversait le jetèrent dans une sorte de découragement. Le bâton ne s’arrêtait pas et il fallait frapper deux fois pour faire avancer Modestine d’un pas. Le bruit de cette bastonnade troublait seul le silence du chemin.

Soudain la charge roula encore à terre, toutes les attaches se défirent comme par enchantement et les bagages s’éparpillèrent sur la route. Le paquetage dut être entièrement refait d’après un meilleur système et cela prit une demi-heure de temps. La nuit était tout à fait venue lorsque Stevenson se trouva sur un espace gazonné et parsemé de pierres. Rien n’indiquait la direction à prendre. Il commençait à se désespérer lorsqu’il aperçut deux personnages venant à lui, l’un derrière l’autre comme des vagabonds. D’abord un garçon mal fait et discourtois, et après lui sa mère, en habits de dimanche, avec un bonnet garni de beaux rubans, recouvert d’un chapeau neuf et qui, en marchant la robe retroussée, proférait des paroles grossières et des jurons.