DANS LA VALLÉE DU TARN


Mais revenons à Stevenson et à son ânesse. Les voilà en chemin sur la nouvelle route qui va du Pont-de-Montvert à Florac par la vallée du Tarn. Cette route court à mi-côte entre le lit de la rivière et le sommet de la falaise, s’enfonçant dans des combes à ce moment déjà noyées dans l’ombre, puis doublant des promontoires éclairés par le soleil à son déclin.

Le Tarn coule en grondant au fond de cette vallée profonde au sommet de laquelle le frêne pousse parmi les rochers comme le lierre sur des murs en ruines; mais sur les pentes inférieures, le long du vallon, le châtaignier dresse partout sa tige robuste couronnée d’un majestueux branchage. Ces arbres forment les uns comme des allées au bord de la rivière, d’autres croissent sur les étroites terrasses qui s’élèvent par degrés sur la pente et d’autres enfin poussent accrochés par les racines aux flancs des précipices. Stevenson fait de ces arbres magnifiques une intéressante description.

Il faut, dit-il, avoir contemplé d’une hauteur tous ces monticules de verdure ou admiré un bouquet de châtaigniers séculaires groupés au haut d’une colline pour avoir une idée de la puissance féconde de la nature. J’ajouterai que le châtaignier est un arbre vraiment providentiel pour les habitants des Cévennes. Il leur fournit libéralement son tronc, comme bois de charpente et de menuiserie, ses branches et ses racines comme chauffage, sa ramure pour la nourriture et la litière des animaux domestiques. De plus une partie de la population se nourrit de châtaignes fraîches ou séchées pendant presque la moitié de l’année.

Notre Anglais attardé par l’humeur traînarde de Modestine et la beauté du paysage ne fit pas beaucoup de chemin pendant cette après-midi. Le soleil avait déjà quitté l’étroite vallée du Tarn. Il fallut chercher une place pour camper la nuit. Cela n’était pas facile. Les terrasses étaient très étroites et la pente si rapide que l’on aurait roulé jusqu’à la rivière. Stevenson aperçut à trente pas au-dessus de la route, une petite plate-forme à laquelle un tronc d’arbre énorme formait une sorte d’abri et de parapet. Il y fit monter Modestine avec grand peine et la déchargea. Mais la place était trop étroite pour deux et il fallut trouver un plateau encore plus haut pour y attacher l’ânesse. Après lui avoir donné sa ration de pain et d’avoine avec un supplément de feuilles fraîches de châtaignier, le voyageur redescendit à son campement. Des chars passèrent sur la route. Redoutant les visites et les regards indiscrets, il se tint caché derrière son tronc protecteur tant que la nuit ne fut pas venue. Il mangea à la hâte, l’œil au guet et à moitié couché, pour qu’on ne put le voir. Ce camp était bien différent de celui de la nuit précédente dans la paisible et fraîche clairière du bois de pins. L’air était chaud et lourd. Le tremolo des grenouilles résonnait au bord de la rivière avant même le coucher du soleil. Quand la nuit fut tout à fait venue, de légers frémissements passaient dans les feuilles sèches, des bruits d’insectes se faisaient entendre et parfois des formes indistinctes semblaient se glisser entre les châtaigniers. Des milliers de grosses fourmis couraient sur le sol; des chauves-souris passaient rapidement et un essaim de moustiques bourdonnaient en l’air.

Stevenson resta longtemps sans pouvoir dormir et, juste au moment où le sommeil s’emparait de lui, un bruit sous sa tête le réveilla brusquement. C’était comme un grattage d’ongles venant de dessous le havresac qui lui servait d’oreiller et qui se répéta trois fois avant qu’il eût le temps de se relever et de retourner le havresac. Il ne vit ni n’entendit plus rien que le chant des grenouilles et le clapotis de la rivière. Le lendemain on lui dit que les châtaigneraies étaient infestées de rats et tous les bruits qui l’avaient alarmé provenaient probablement de ces rongeurs; mais à cette heure et dans ce lieu, le trouble qu’il éprouva le tint longtemps privé de sommeil.

Il fut réveillé le lundi 30 septembre à la pointe du jour par un bruit de pas sur les cailloux, non loin de son refuge. C’était un paysan suivant au milieu des arbres un sentier que Stevenson n’avait pas remarqué la veille. Ce paysan passa sans regarder ni à droite ni à gauche et disparut heureusement sans apercevoir le voyageur, mais il était grand temps de décamper. Il était monté pour donner l’avoine à Modestine et redescendait à la hâte lorsqu’il vit arriver un homme et un enfant auprès de sa couchette défaite. Après un moment de silence l’homme lui dit: Vous avez couché là?

—Oui, comme vous voyez.

—Et pourquoi?