—Ma foi! parce que j’étais fatigué, répondit Stevenson, d’un air dégagé. L’homme lui demanda où il allait et comment il avait soupé. Puis il ajouta d’un ton brusque: «C’est bien, allez-vous-en» et il s’éloigna à quelque distance pour émonder un châtaignier. Stevenson peu satisfait du gîte le quitta sans laisser de monnaie pour en acquitter le prix et descendit sur la route en grignotant une tablette de chocolat. A cette heure matinale la vallée était ravissante.
Bientôt la route côtoya le bord de la rivière et l’Anglais voulut faire sa toilette du matin dans l’eau du Tarn merveilleuse de limpidité et de fraîcheur. Se laver dans l’eau d’une rivière du bon Dieu, en plein air, c’était à ses yeux une sorte de rite lustral et un acte d’adoration demi-païen. Sans doute un cabinet de toilette est commode pour les ablutions, mais cela ne dit rien à l’imagination. Stevenson ainsi rafraîchi reprit son chemin le cœur joyeux, chantant des cantiques au Dieu invisible qui entend tout.
Il rencontra soudain une vieille femme qui lui demanda l’aumône. —Bon, se dit-il, voici la servante qui me présente la note de mon coucher, et il paya sans observations.
Un peu plus loin il fut rejoint par un vieillard coiffé d’un bonnet brun, suivi d’une petite fille qui conduisait deux brebis et une chèvre. Ce brave homme, au regard bon et intelligent sous ses traits ridés, entra en conversation avec lui et, trompé par une réponse ambiguë de son interlocuteur, lui déclara qu’il était méthodiste. Stevenson, touché de sa candeur et de sa foi, s’entretint avec lui comme un fidèle coreligionnaire.
A la Vernède, hameau des bords du Tarn où il demeurait, ce bon vieillard le mena à l’auberge et recommanda qu’on le fit bien déjeuner. Le voyageur se loue grandement de ses bons offices ainsi que de l’accueil bienveillant des habitants de cet endroit (tous protestants, assure-t-il).
Au-delà de la Vernède, la vallée devient de plus en plus pittoresque. Ici ce sont des falaises rapprochées et croulant dans la rivière; plus loin des collines élargies et couvertes de verdure. La route passe sous le vieux château de Miral, juché sur un escarpement. Puis, c’est l’ancien Monastère de Bedouès, aujourd’hui église et presbytère; ensuite le village de Cocurès entouré de vignes, de vergers et de prairies. On était alors en train de gauler les noix sur les bords de la route et de les ramasser dans des paniers.
La vallée s’élargit là de plus en plus, mais les parties hautes des collines sont escarpées et nues et le Tarn coule toujours bruyant dans un lit de pierres arrondies. La température était encore très douce, pourtant l’automne avait déjà teinté de reflets jaunes le feuillage des châtaigniers et des peupliers. Ce pays dont des récits exagérés lui avaient fait un tableau effrayant, Stevenson le trouvait sauvage, mais non sans attrait.
FLORAC
Nous voici à Florac, modeste sous-préfecture qui joua jadis un rôle important pendant la guerre des Camisards. Florac, situé dans un riant vallon, au fond d’un amphithéâtre de montagnes escarpées, possède un vieux château transformé en prison, une esplanade centrale, ombragée de beaux platanes, de vieilles maisons et des ruelles curieuses. Au flanc de la montagne qui couronne la ville s’épanche la magnifique source du Pêcher qui, en hiver, forme presque une rivière.