A Florac, observe Stevenson, les femmes sont d’une beauté remarquable. Je ne me permettrai pas de contredire cette flatteuse assertion.

Après déjeuner, l’Anglais fut mené au Café attenant à l’hôtel et son voyage fut le sujet général de la conversation pendant l’après-midi. Chacun lui donnait son avis au sujet de la direction qu’il aurait à suivre. On alla même chercher la carte de la Sous-Préfecture pour lui faire voir le pays à parcourir. Beaucoup de ces conseillers bénévoles étaient protestants et Stevenson remarqua que protestants et catholiques vivaient là ensemble en bonne harmonie.

Vers le soir un pasteur jeune encore vint le voir. «La population de Florac, lui dit-il, est en partie protestante, en partie catholique et la différence des croyances religieuses se double ordinairement de celle des opinions politiques; malgré cela les gens vivent en excellents termes, se fréquentent et se rendent service, en bons voisins.» Stevenson qui avait été témoin des discordes du Monastier fut tout étonné de voir régner ici le calme et la concorde. Il fut heureux de trouver cet état d’esprit dans un coin des Cévennes où la guerre religieuse avait jadis exercé ses ravages.

DANS LA VALLÉE DE LA MIMENTE


Notre voyageur coucha à Florac et se remit en route le lendemain, mardi 1er octobre, assez tard dans l’après-midi. Remontant un peu le Tarnon il le franchit sur un pont couvert et entra dans la vallée de la Mimente, affluent de cette rivière.

Des hauteurs escarpées et hérissées de rochers dominent le cours de la Mimente; de grands chênes et des châtaigniers croissent sur les pentes et les terrasses soutenues par des murs en pierre sèche. D’espace en espace, des champs de sarrasin et des pommiers couverts de fruits apparaissaient autour des hameaux aux toits d’ardoise et le vieux château de Montvaillant dressait ses murs à mâchicoulis sur la croupe d’un promontoire.

Bientôt le soleil disparut sur la crête des montagnes et les sons des cors des bergers ramenant leurs troupeaux à l’étable retentirent dans la vallée. Le voyageur dut se préoccuper de trouver une place pour camper la nuit. Sous les arbres le sol était très en pente et couvert de pierres roulantes; et dans les endroits découverts, des précipices hérissés de broussailles s’étendaient jusqu’au bord de l’eau. Il aperçut enfin un coin de pré au-dessous de la route, à un coude de la rivière. Il y descendit, attacha Modestine à un arbre et explora les environs.

L’ombre avait envahi le vallon et l’on ne distinguait que vaguement les objets les plus rapprochés.

Stevenson alla vers un grand chêne qui se trouvait presque au bord de la rivière et bien qu’il aperçut une maison en face, de l’autre côté de l’eau, il s’installa dans un enfoncement au pied du chêne pour y passer la nuit. Quand il eut préparé son sac, donné à manger à Modestine et pris lui-même son repas, la nuit était complète et le ciel tout illuminé d’étoiles. Celui-là, dit notre héros, ne se doute pas de la beauté d’un pareil spectacle qui n’a pas passé une nuit à la belle étoile. Les plus grands poètes y ont puisé de sublimes inspirations. Un vent assez fort soufflait sur les hauteurs et cependant cette première nuit d’octobre n’était pas plus fraîche qu’une nuit de mai. Le sommeil de Stevenson fut plusieurs fois troublé par les aboiements d’un chien, ce qui l’amène à déclarer que pour un vagabond comme lui cet animal représente le monde bourgeois par son côté le plus détestable et qu’il redoute moins un loup qu’un chien de garde.