Georges Lorris ne se fit pas répéter deux fois la permission; il courut à Lauterbrunnen-Station et, les démarches nécessaires faites, les arrangements pris, il fixa lui-même le jour du départ.
«Nous verrons après,» a murmuré Philox Lorris en donnant son consentement, et un sourire sardonique a passé sur sa figure. Ce savant pessimiste est persuadé-hélas! son expérience personnelle le lui a donné à croire-qu'il n'y a pas d'affection qui résiste aux mille ennuis du voyage en tête à tête, pour ces deux jeunes gens presque inconnus encore l'un à l'autre. Il se rappelle son voyage de noces à lui, car, en ce temps-là, l'usage n'était pas encore adopté de faire voyager les fiancés. Il est revenu brouillé avec Mme Philox Lorris, après quinze jours d'excursion seulement, mais trop tard pour s'en aller sans cérémonie chacun de son côté, M. le maire et M. le curé y ayant passé. En débarquant du tube, M. et Mme Philox Lorris mirent les avoués en campagne pour obtenir le divorce par consentement mutuel. Mais cela nécessitait une foule de pas et de démarches, de dérangements, de rendez-vous chez les hommes de loi, de séances dans les greffes et chez les juges, et le volcanique Philox, pressé par ses inventions et découvertes, n'avait pas de temps à gâcher aussi absurdement.
Ayant terminé ses travaux de perfectionnement des appareils aviateurs, il fondait d'immenses ateliers de construction d'aéronefs et d'aéropaquebots en celluloïd rendu incombustible, avec membrure d'aluminium, et jetait dans la circulation, avec un succès prodigieux, l'Aérofléchette, qu'il avait inventée, ou plutôt dont il avait trouvé le principe, étant encore sur les bancs des écoles, en se livrant, les jours de congé, sur son aéroflèche de collégien, à de vertigineuses courses de fond. Ce véhicule, d'une si parfaite sécurité et d'une si facile manoeuvre qu'on peut sans danger le mettre entre les mains des enfants pour leur faire donner leurs premiers coups d'aile, fit la fortune non pas seulement de Philox Lorris, mais aussi d'une foule de fabricants de tous pays, qui lancèrent aussitôt des quantités d'appareils aviateurs à peu près semblables et quelque peu entachés de contrefaçon.
Mais l'inventeur songeait à bien autre chose qu'à leur faire des procès. Et le temps pour cela, grand Dieu! Philox Lorris, appliquant ses facultés à des travaux d'un autre genre, était en train de monter une grande affaire d'éditions phonographiques.
L'AÉROFLÉCHETTE: PREMIERS COUPS D'AILE.
O Bibliophonophiles! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris, ces clichés de chevet si souvent écoutés, et que nous aimons tous à reprendre aux bonnes soirées d'hiver, aux heures de repos comme aux nuits d'insomnie! Tous les érudits gardent précieusement dans leurs Phonoclichothèques ces superbes éditions des chefs-d'oeuvre de toutes les littératures, d'une diction admirable et pure, clichés avec tant de perfection, d'après les auteurs eux-mêmes, pour les contemporains, ou, pour les oeuvres d'autrefois, d'après les artistes, les conférenciers, les liseurs les plus célèbres. Philox lançait alors son Histoire universelle en douze clichés, sa célèbre Anthologie poétique de dix mille morceaux phonographiés, contenus en une boîte portée sur une colonne antique et surmontée d'un buste d'Homère, de Dante, de Hugo ou de Lamartine, au choix. Il lançait un Grand Dictionnaire mécanico-phonographique, dont il se vendit trois millions d'exemplaires en dix ans, et un Manuel du bachot en quatre mille leçons phonographiées, sans préjudice de sa bibliothèque de romans modernes, clichés garantis trois mois pour la vente, ou servis à raison d'un volume par jour aux abonnés, par la Librairie phonographique qu'il avait fondée en commandite.
Ainsi occupé, l'esprit accaparé par mille entreprises diverses en sus de ses recherches et travaux en cours, Philox Lorris ne pouvait guère fréquenter le Palais de justice. C'est à peine s'il pouvait voler à la science le temps de conférer téléphoniquement pendant deux minutes tous les quinze jours avec son avocat.
Le divorce traînant, Philox fit quelques concessions, il se montra un peu plus gracieux à la maison et se raccommoda avec Mme Lorris pour avoir l'esprit libre et pouvoir se consacrer plus complètement à son laboratoire.
Quand il disposa d'un peu plus de temps, toutes les affaires industrielles lancées par lui pouvant se passer de sa direction, les hostilités recommencèrent; mais d'autres préoccupations de recherches et de découvertes nouvelles le reprirent, et l'instance en divorce traîna encore. Le ménage alla ainsi de brouilles en raccommodements jusqu'au jour où Philox s'aperçut que ces brouilles tournaient, en définitive, au profit de la science, puisque les discussions habituelles avec Mme Lorris étaient comme des coups de fouet pour son esprit, qui l'empêchaient de s'affadir dans la mollesse et la tranquillité, et qui surexcitaient ses nerfs.