Toute la journée fut employée en manoeuvres aussi savantes d'un côté que de l'autre. L'ennemi avait eu le temps de se couvrir en semant des torpilles à blanc qui, dans une guerre, eussent causé des pertes énormes. Il fallait donc avancer prudemment, les éventer autant que possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, divisés en petites sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain, portant leurs petits réservoirs à bras, les officiers et sous-officiers en avant, fouillant l'horizon avec leurs lorgnettes et calculant les distances. Dès qu'une section arrivait à bonne portée, c'est-à-dire à 4 kilomètres d'un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux embouchures mobiles du réservoir et on ouvrait le feu.
L'artillerie chimique, à 10 kilomètres en arrière de la ligne d'attaque, tirait sur les points que les éclaireurs à hélicoptères venaient leur signaler. L'artillerie tirait au jugé, bien entendu, en se repérant sur la carte, le but, toujours placé à 12 ou 15 kilomètres pour le moins, restant forcément invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle eût couvert les points indiqués par les éclaireurs de ses terribles explosifs ou d'obus à vapeurs délétères.
L'escadre aérienne resta invisible pendant toute la journée. Vers le soir, le corps de défense remporta quelques avantages marqués, mais on s'aperçut que l'ennemi avait adroitement dissimulé un mouvement tournant sur la droite et qu'en somme cette première journée lui était favorable.
Cependant le général commandant avait laissé une réserve de cinq batteries du 8e chimistes avec le bataillon médical offensif tout entier à Châteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage précaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait partie de cette réserve. Le jeune homme put recevoir sa fiancée et ses amis, et les installer dans un bon hôtel en belle situation sur la colline dominant tout le cours de la rivière. Il offrit à déjeuner à Estelle au campement des chimistes, un vrai déjeuner militaire, où les convives n'avaient pour sièges que des caisses de torpilles et d'explosifs divers.
DÉJEUNER SUR LE CHAMP DE BATAILLE.
Dans l'après-midi, voyant qu'il pouvait disposer d'un peu de temps après une revue du matériel, il prit une aéronef et mena ses amis voir l'engagement; mais, comme on ne put approcher trop près de peur de tomber dans les mains de l'ennemi, on ne vit pas grand'chose; à peine, sur l'immense terrain découvert, quelques groupes d'individus minuscules filant le long des haies et, çà et là, quelques flocons de fumée aussitôt dissipée dans l'air.
Comme on ne soupçonnait nul péril, Georges alla dîner à l'hôtel où il avait logé ses amis; il passa gaiement la soirée avec eux, puis s'en fut rejoindre ses hommes à leur baraquement. Mais la nuit devait être troublée: entre trois et quatre heures du matin, Châteaulin endormi fut réveillé en sursaut par de violentes détonations. C'était l'ennemi qui, ayant réussi dans son mouvement tournant, essayait de surprendre la ville; heureusement, les grand'gardes venaient de l'arrêter à 8 kilomètres. On avait le temps de préparer la défense.
Et, sous les yeux des voyageurs de l'hôtel éveillés par la canonnade, sous les yeux d'Estelle, souriant à son fiancé qui passe à la tête de sa batterie, devant la pauvre Grettly, qui croit que c'est pour de vrai, les chimistes, visières baissées, avec les tubes d'ordonnance communiquant à leurs réservoirs portatifs d'oxygène, établissent des batteries sur le monticule, à l'abri d'un rideau d'arbres. En vingt minutes, tous les appareils sont montés, les tubes et tuyaux vissés. Georges, monté sur son hélicoptère, est allé reconnaître l'ennemi et, grâce à ses indications reportées sur la carte et soigneusement vérifiées, les appareils sont pointés sur diverses directions.