Il semble que la mort de M. Lanusse ait coincidé avec la disparition de l'influence latine chez les Créoles. On ne s'occupe plus, de nos jours, de La Fontaine, de Boileau, de Fénélon, de Racine et de Corneille; mais du temps d'Armand Lanusse, c'était par l'étude de ces maîtres qu'on nous conduisait vers les hauteurs où brille constamment la vive lumière de la civilisation.
Telle était cette influence sur la jeunesse que celle-ci repoussait avec dédain toutes les tentations de l'égoïsme. Les jouissances matérielles n'avaient point d'attrait pour l'homme qui avait appris à répéter avec conviction:
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.
Il semble que ce soit folie que de rêver le retour de ces conditions morales; cependant, le Créole ne peut être sauvé à lui-même qu'en s'appliquant sérieusement à faire renaître le goût des anciennes mœurs. Il ne saurait conserver son cachet distinctif en cédant aux tendances du jour, surtout aux tendances du politicien. Il n'y a rien dans la nouvelle école qui soit digne du nom de progrès. La ruse et l'extravagance tiennent là lieu de vertus. Les exemples révoltants et pernicieux de certains hommes devraient mourir avec eux. Ce sont de ces êtres-là qui ont reconnu l'égoïsme pour loi, et qui ne peuvent servir de modèles qu'aux gens dépourvus de tout sentiment d'amour-propre. Pour nous, rejeter l'influence latine, c'est nous condamner à vivre sans la connaissance de certains principes indispensables à la formation du caractère. Nous avons toujours pensé que l'homme de couleur ne devrait être dans la politique que par devoir, qu'il ne devrait jamais se séparer de son sens moral ni sacrifier son honneur pour des considérations pécuniaires.
La puissance du plus fort prime ici le droit du plus faible. Dans ces conditions, il nous semble que l'homme bien né doive s'abstenir. L'homme de couleur qui, en dépit des restrictions qui lui sont imposées, se précipite dans le rayon des activités politiques, sous prétexte d'exercer ses droits, est un caractère suspect; car il ne peut agir en tout que de la façon que le lui permettent les influences dominantes. Nous pensons qu'un pareil rôle n'est pas honorable, et que celui qui le remplit exploite le mauvais côté de sa nature pour satisfaire certains avantages personnels.
C'est comme précepteur que M. Lanusse a obtenu ses plus grands succès. De 1852 à 1866, il a professé à l'Institution Bernard Couvent, formant l'éducation d'une foule de jeunes gens qui, depuis, se sont distingués, surtout dans les fonctions publiques, dans les lettres et dans le commerce. La plupart de ces élèves provenaient de familles pauvres. Peut-être, sans le secours de Lanusse, n'eussent-ils jamais eu l'occasion de perfectionner leur intelligence. C'est que cet instituteur ne regardait pas aux honoraires qu'il pouvait retirer; il donnait à ces enfants la même attention qu'ils eussent reçue dans les maisons d'éducation les plus prétentieuses, ici ou à l'étranger.
L'excellence du système d'enseignement qui lui était propre est démontrée par la facilité avec laquelle ses élèves s'assimilaient ensuite les diverses connaissances dont ils avaient besoin soit dans le commerce, soit aux fonctions publiques.
Mais ce n'était pas seulement à la formation de bons disciples que se bornait la tâche du professeur Larousse. Sachant que l'Institution qu'il dirigeait était un legs donné par Mme Couvent, il consacrait toutes ses énergies à en assurer le succès; il s'appliquait à faire respecter scrupuleusement les volontés de la donatrice.
Les orphelins placés sous sa garde étaient surtout traités avec une profonde sollicitude. Chaque année, il était d'usage d'ordonner une célébration religieuse à la mémoire de Mme Bernard Couvent.
Nous pouvons nous rappeler avec quelle exactitude M. Lanusse conduisait les petits orphelins à l'église, pour l'assistance à ces rites solennels.