II
Quand arrive le soir, pensif et solitaire,
Les regards tristement attachés à la terre,
Je me prends à pleurer en pensant à celui
Qui m'avait dit jadis: «Je serai ton appui,
Je serai le soutien de ton sort déplorable;
Le monde te dédaigne, hélas! es-tu coupable
Si tu souffres, dis-moi, des malheurs d'ici-bas?
Si partout l'infortune accompagne tes pas?
Non, non, tu ne l'es point. Sur ton destin je pleure.
Enfant, acceptes-tu ma chétive demeure?
Avec moi veux-tu vivre, infortuné plaintif?
Je serai désormais ton parent adoptif;
J'adoucirai ton sort; hélas! il est à plaindre!
Enfant, dans mon séjour tu n'auras rien à craindre;
Des orages du temps j'abriterai tes jours;
Car tu seras mon fils, et le seras toujours.
J'endormirai tes maux. Dans ma demeure antique,
Oh! viens te reposer, enfant mélancolique!»
En achevant ceci, me prenant par la main
Dans son riant séjour il me conduit soudain,
Il m'appelait son fils, je lui disais: mon père;
Enfant, il me montrait un avenir prospère.
Déjà j'étais joyeux; seulement, quelquefois
Le triste souvenir d'une touchante voix
De mon hilarité venait rompre les charmes,
Et soudain me forçait à répandre des larmes.
Mais quand je le voyais, ce généreux ami,
Du sommeil de la mort maintenant endormi,
J'étanchais aussitôt mes larmes à sa vue,
Et soudain me berçais d'une joie imprévue;
Car il savait toujours des mots consolateurs,
Des mots qui suspendaient les tourments et les pleurs,
Des paroles de miel, si douces et si belles
Qu'elles assoupissaient mes peines trop rebelles!
Il a donc expiré, ce père généreux!...
Sur sa mort j'éclatais en sanglots douloureux!
De son dernier soupir je me souviens encore:
C'était au mois de Mars, au lever de l'aurore...
Je venais de ma sœur visiter le tombeau,
Quand, tout-à-coup, j'ouis une voix triste et tendre
Balbutiant un nom que je ne pus comprendre.
J'écoutai... Cette voix, qui me fit soupirer,
Murmura: «Ton père est au moment d'expirer,
Enfant, n'entends-tu pas? C'est sa voix qui t'appelle,
Viens étendre ta main sur sa couche mortelle,
Viens présenter ta lèvre à son baiser d'adieu;
Sur son lit de douleur l'entretenir de Dieu!
J'écoutais pâlissant, sur le bord de sa couche,
Ces derniers mots, hélas! échappés de sa bouche:
C'en est fait, ô mon fils, je te quitte à jamais;
Sur mon tombeau désert tu priras désormais!...
Chaque jour tu viendras, au lever de l'aurore,
Enfant, pour y gémir, t'agenouiller encore...
Que je serre ta main! c'en est fait... je me meurs...»
Et sa voix aussitôt s'éteignit dans les pleurs.
Hélas! il n'est donc plus! sur son froid mausolée
Je soupire parfois ma tristesse isolée.
Au matin de mes jours tel est, tel est mon sort,
Banni du monde entier je pleure sur la mort!
M'égarant, désolé, dans ce noir cimetière,
Je contemple l'abri de ma famille entière;
Je suis seul, toujours seul dans le champs des tombeaux,
Où le saule éploré balance ses rameaux,
Où souvent fatigué, je m'assoupis à l'ombre
D'un antique cyprès: là, rêveur, triste et sombre,
D'un ange de quinze ans, couronné de jasmins,
Je crois presser parfois les palpitantes mains.
Tenir entre mes bras cette vierge timide,
M'enivrer du regard de sa prunelle humide!
Puis soudain je m'éveille en murmurant ces mots:
Hélas! ce n'est qu'un rêve au milieu des tombeaux!
Ah! ton seul souvenir, ange à jamais aimable,
Dans mes malheurs fait naître un charme inexprimable
Mais bientôt, je le sens, j'irai dormir enfin
De ce sommeil, hélas! qui n'aura pas de fin!
Alors, Anastasie, en contemplant ma pierre,
Qu'une larme d'amour arrose ta paupière!
Puisses-tu t'attendrir à l'aspect de ces mots:
«Il vécut et mourut au milieu des tombeaux.»
III
L'écho répercuta sa complainte orpheline;
Et les deux bras croisés sur sa jeune poitrine,
Rêveur, il s'assoupit en contemplant des cieux
Le flambeau dont l'éclat argentait ses cheveux;
Et quand l'oiseau chanta le réveil de l'aurore
Dans la même attitude il sommeillait encore:
Oui, mais de ce sommeil dont le lugubre aspect
Imprime dans nos cœurs un éternel regret!...
Quoique nous n'ayons aucun renseignement sur la vie, le caractère ou le mérite de M. Bowers, cependant nous croyons juste et sage de publier la pièce qu'il nous a léguée. Le sujet en est éloquent, le style, bien soutenu et la marche des idées, bien suivie.
M. Bowers fut un collaborateur des Cenelles, et cette qualité nous le fait apprécier tout autant que sa poésie.
Il avait donc sa place toute trouvée dans cet ouvrage.
L. BOISE.
AU PRINTEMPS