Ils ne peuvent pas avoir oublié qu'aux jours des représentations, le jeune maître était présent, sur invitation, et qu'alors on se contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait rendus. Ils savent bien que ce jeune phénomène a même consenti à remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de mieux assurer le succès d'un concert ou d'une représentation. Ce qui signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de son nom à lui on gardait un silence obstiné.
C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage à un homme de couleur, c'eût été porter préjudice aux prétentions de race qui gouvernent notre société. Faire connaître cet artiste, c'était proclamer sa supériorité, puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou d'être critiqués, n'osaient pas même entreprendre.
Il était un des deux saxophonistes qu'il y avait alors à la Nouvelle-Orléans. C'était toujours sur lui que l'on comptait surtout, mais les soli qu'il eut à exécuter en diverses occasions ne furent, semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de sa peau.
Qu'on nous permette de raconter un incident qui démontre non seulement l'égoïsme du préjugé, mais aussi la petitesse de certains caractères. Un musicien bien connu de cette ville, ayant à se rendre à New York pour affaires ayant trait à son art, demanda à notre jeune homme de se charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition à un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta de faire le voyage et fut reçu par le Newyorkais avec la plus exquise courtoisie.
Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points vulnérables de la pièce soumise.
—Cette composition, dit-il, doit être refondue d'un bout à l'autre excepté le ballet, qui est parfait. J'écrirai une lettre à mon agent, à la Nouvelle-Orléans, et lui donnerai toutes les explications nécessaires; cette précaution vous évitera la peine de vous surcharger la mémoire de trop longs détails.
Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il vint remettre à son destinataire, auteur supposé de la composition musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait" était bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'eût été lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la décision de l'homme de New York.
C'était contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir à un homme de couleur que son œuvre était plus parfaite que celle d'un autre.
Si nous tenons caché le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de respect pour la famille éplorée, qui désire ne pas être troublée dans une période de douleur et de deuil.
Ce fils bien-aimé, que la nature s'était plu à combler de ses dons et qu'un pouvoir invisible avait développé au plus haut degré de perfectionnement artistique, s'est séparé de nous, mais en partant, il a laissé derrière lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres ne parviendront jamais à éteindre.