C'est donc à l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques amis sincères et résolus, que les hommes libres de 1855 ont dû le bonheur d'être sauvés de l'infamie qui menaçait d'anéantir tous leurs droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie était considérée comme simplement ajournée. Les événements de la guerre sont venus, toutefois, faire changer le cours des idées, en forçant les esprits à ne s'occuper plus que des hostilités. La condition de notre population n'était pas alors bien éloignée de celle de l'esclave.
Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arrêter ici sans être placée sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne pouvait défendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice.
Une parole considérée comme séditieuse, le fait de négliger de quitter le sol après l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur libre une condamnation à des années de travaux forcés.
Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu était susceptible d'être arrêté, maltraité et incarcéré, selon le caprice du plus dépravé des officiers de police, ou sur la dénonciation du plus méprisable des habitants de la cité.
Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus fréquentes.
Au préjugé s'ajoutait la haine, chez la jeune génération qui, sans doute, se préparait pour la crise de 1860.
L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient enflammé les esprits, et la Nouvelle-Orléans subissait les mêmes influences que le reste du Sud.
C'était la cupidité qui était au fond de tout. L'esclavage payait: il fallait sauver l'esclavage à tout prix.
Il faut observer que les étrangers venus de rives lointaines après l'année 1840 n'étaient pas de la même mentalité que les hommes de cette noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conservé l'idéal. Ces nouveaux habitants étaient, pour la plupart, de simples aventuriers attirés sur nos bords par l'appât du gain.
Leur but étant de thésauriser, ils s'attachaient à l'exploitation, et puisque l'esclavage était la meilleure source de revenus, ils l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce prédilection.