Dans sa séance du quintidi, 5 prairial (24 mai), le Corps municipal décidait que „vu l'arrêté du Comité de Salut public du 18 floréal, qui ordonne que l'inscription Temple de la Raison au frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, sera remplacée par les mots de l'article Ier du décret de la Convention nationale du 18 floréal: „Le Peuple français reconnaît l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme”, le rapport et le décret du 18 floréal seront lus publiquement les jours de décade pendant un mois dans ces édifices”[481].
[Note 481: Procès-verbaux du Corps municipal, 5 prairial (24 mai 1794).]
En attendant qu'une grande cérémonie officielle vînt inaugurer cette quatrième transformation du culte public à la Cathédrale et réinstaller sous ses voûtes l'Etre suprême, ce „bon Dieu, auquel on permettait de nouveau d'exister”, selon la spirituelle épigramme de Pfeffel, son nom s'y voyait invoqué déjà, lors de la fête célébrée le 12 prairial, pour commémorer la chute de la Gironde, qui „permit de respirer aux dignes représentants siégeant sur la montagne.” Dès la veille, une sonnerie de trompettes avait annoncé, du haut de la plate-forme, cette réjouissance jacobine et le bonnet rouge au sommet de l'édifice avait ”consterné les vils esclaves de l'Autriche”[482]. Une tentative d'assassinat, plus ou moins avérée, avait été faite naguère contre l'incorruptible idole des clubs; c'est ce qui explique comment les patriotes réunis à la Cathédrale jurèrent ce jour-là, sur la proposition de leur président, Lespomarède, de „surveiller de plus près les conspirateurs, les traîtres et les assassins”, et remercièrent en même temps l'Etre suprême d'avoir protégé Robespierre et Collet d'Herbois „contre un monstre payé par Pitt, pour ravir au genre humain deux de ses amis les plus dévoués et les plus éclairés[483].”
[Note 482: Strassburger Zeitung, 13 prairial (1er juin 1794).]
[Note 483: Heitz, Sociétés politiques, p. 355.]
C'est au moment où le culte national, récemment institué, allait entrer en vigueur, que nous rencontrons sur notre chemin un nouveau témoin de la foi catholique. Parmi ceux qui, jadis, avaient officié dans l'enceinte de la basilique strasbourgeoise, se trouvait un jeune prêtre, natif de Châtenois, Henri-Joseph-Pie Wolbert, vicaire de la paroisse de Saint-Laurent et chapelain du Grand-Chœur. Bien que soumis à la déportation pour refus de serment, Wolbert avait refusé de quitter Strasbourg pendant la Terreur, pour y continuer en secret l'exercice de son ministère. Arrêté pendant la visite qu'il faisait à l'une de ses ouailles, traduit devant le tribunal révolutionnaire et condamné, sans débats, il mourut avec le courage serein d'un martyr[484]. Deux pauvres femmes, deux laveuses, qui l'avaient généreusement caché chez elles, Marie Nicaise et Catherine Martz, furent guillotinées le même jour que lui, comme ses complices; une troisième, plus heureuse, la couturière Marie Feyerschrod, ne fut condamnée qu'à la prison[485].
[Note 484: Schwartz, II, p. 354. Winterer, p. 254.]
[Note 485: Strassburger Zeitung, 16 prairial (4 juin 1794).]
Mais l'attention publique ne s'arrêtait pas longtemps, alors, à ces douloureux spectacles; c'est à peine si les journaux les mentionnaient en passant et les larmes qu'ils arrachaient sans doute aux âmes pieuses étaient obligées de couler en secret. D'ailleurs, tout se préparait pour la grande fête officielle, qui devait se célébrer à Strasbourg, comme à Paris, où Robespierre et ses adhérents intimes faisaient, on le sait, tous leurs efforts pour lui donner de l'éclat. Les autorités civiles et militaires de notre ville n'auraient pas mieux demandé que de „faire grand”, elles aussi. Seulement l'argent manquait quelque peu dans les caisses publiques. Un des membres du Conseil municipal eut alors une idée lumineuse, ainsi rapportée dans les procès-verbaux: „Un membre ayant présenté une adresse aux citoyens de la commune, relative aux frais que pourraient occasionner les réparations et les décorations républicaines du temple de l'Etre suprême et le dépouillement des ornements ridicules de la superstition, le Corps municipal a approuvé cette rédaction et en a ordonné l'impression dans les deux langues et l'affichage”[486]. En même temps les poètes se mettaient à l'œuvre; Auguste Lamey composait, sur la mélodie de vieux cantiques luthériens, ses Chants décadaires et faisait recommander par les journaux la vente du premier d'entre eux, A la fête de l'Etre suprême, aux habitants des communes rurales, à trois sols l'exemplaire[487]. Butenschœn, lui aussi, faisait imprimer un cantique, surmonté du bonnet phrygien et orné de la devise: Liberté, Egalité[488]. Dans l'Argos, un troisième versificateur entonnait un Hymne plus ou moins poétique, suivi d'exhortations en prose, d'un style fleuri, où l'on pouvait lire, entre autres, des phrases comme celle-ci: „Voyez ces sauveurs de l'humanité, levez vos regards vers Jésus et Socrate, vers Rousseau et Marat, tous ces grands cœurs dont vous connaissez le nom!”[489].
[Note 486: Procès-verb. manuscr, 16 prairial an II.]