[Note 487: Strassb.Zeitung,12 prairial (31 mai 1794).]
[Note 488: Zu Ehren des Höchsten, Strassburg, Lorenz und Schuler, 4 p., 18°.]
[Note 489: Argos, 18 prairial (6 juin 1794).]
Une autre manière de diminuer les frais de la fête, dont s'avisa la municipalité, fut d'inviter tous les citoyens à offrir à leurs frères indigents les moyens de se réjouir, eux aussi, durant le grand jour qui s'approche. Il faut avouer malheureusement que les procès-verbaux ne témoignent pas d'un grand empressement de la population plus aisée à répondre à cette invitation charitable. Une seule offre un peu considérable, à mentionner; c'est celle du citoyen J.-H. Weiler, qui envoie à l'Hôtel-de-Ville une lettre „portant que le Corps municipal ayant pris les mesures les plus sages pour rendre la fête consacrée à l'Etre suprême qui sera célébrée décadi prochain, la plus pompeuse et la plus touchante, et qu'il voit que les citoyens de cette commune qui depuis longtemps sont livrés à la dure privation de la viande, s'empressent de répondre à ces vues, et de reconnaître avec la municipalité l'Etre suprême et ses bienfaits; qu'il croit pouvoir augmenter l'allégresse de cette fête en s'offrant de distribuer gratuitement deux livres de viande à chaque famille, d'après le mode qui sera adopté par le Corps municipal, pourvu que cette distribution tourne au profit des seuls patriotes”[490]. Le Conseil accepte naturellement cette offre généreuse et charge le citoyen Grimmeisen de surveiller la distribution. Une mention honorable encore aux citoyens Dalmer et Weishaar, qui offrent quarante mesures de bière, devant être distribuées, par portions égales, au pied des quatre arbres de la liberté de la commune. Quant à des distributions de victuailles, faites par la municipalité elle-même, nous n'en avons point trouvé d'autre trace qu'une décision au sujet de trente livres de fromage offertes aux „enfants orphelins et à ceux de la Patrie, pour les faire participer à l'allégresse de la fête”[491].
[Note 490: Procès-verbaux du Corps municipal, 19 prairial (7 juin 1794).]
[Note 491: Procès-verbaux du 19 prairial an II.]
Le peu d'empressement du public aisé n'a point troublé cependant l'enthousiasme du rédacteur du procès-verbal officiel de la description de la fête de l'Etre suprême; il n'a aucun doute au sujet de la sincérité de l'élan général qui se manifeste dans cette journée du 20 prairial, et nous allons le suivre, en résumant son récit, afin de voir quel rôle la Cathédrale eut à y jouer. Dès l'aurore, une décharge d'artillerie annonce ce jour „d'allégresse publique”. A huit heures, une seconde décharge donne aux citoyens le signal de se réunir à la Maison commune, pour aller de là au Temple de l'Etre suprême. „Une foule innombrable se pressait à l'envi de partager l'hommage sincère rendu au Père de l'espèce humaine, qui put en ce jour abaisser un regard de confiance sur des enfants tous dignes de lui, sur un culte, où son essence n'était point dégradée, qui n'était pas souillé par les mystères, la doctrine absurde et la coupable hypocrisie des prêtres.” Des vétérans écartaient la foule compacte des spectateurs sans violence et „par le seul respect porté à la vieillesse par le Français régénéré.” Une musique militaire ouvrait le cortège, puis marchait un „bataillon scolaire”, formé de „jeunes citoyens”[492], puis encore de „jeunes citoyennes” vêtues de blanc, aux écharpes tricolores, des adolescents armés de sabres, les orphelins de la Patrie, et une foule immense de matrones, couronnées de fleurs, avec leurs enfants portant des bouquets et chantant des hymnes patriotiques.
[Note 492: Extrait des registres du Corps municipal du 12 messidor. Placard in-folio, imprimé dans les deux langues, avec remercîment spécial à ces jeunes citoyens et portant organisation de leur bataillon.]
La masse des citoyens, dont les rangs étaient unis entre eux par des guirlandes de feuillage, était suivie par toute une série de groupes professionnels ou politiques distincts. Des cultivateurs conduisaient une charrue, attelée de deux bœufs „au front panaché de rubans tricolores.” Quatre citoyennes représentant les quatre Saisons, en guidaient une cinquième, la déesse de l'Abondance. Des militaires de toute arme portaient une petite Bastille, et „les citoyens occupés à l'extraction du salpêtre, des emblèmes annonçant que le ciel protège le peuple qui prépare la chute des rois et des oppresseurs de la terre.” Plus loin l'on aperçoit la France, la Suisse, la Pologne et l'Amérique, représentées par des citoyens vêtus des costumes propres à ces pays, et „paraissant dans leur allégresse, nourrir l'espérance certaine du bonheur qui plane sur ces contrées.” En avant de la Société populaire marchent, portant des branches de laurier, „les citoyennes occupées à la confection des effets de campement des armées”, puis des femmes encore, la Liberté, la Justice, l'Egalité, la Félicité publique. Les Jacobins suivaient, portant les bustes des martyrs glorieux de la liberté, et accompagnés des „citoyennes habituées à fréquenter leurs tribunes.” Le cortège était terminé par les autorités civiles et militaires, qui s'avançaient, au milieu d'une double rangée de canonniers, à travers les rues ornées de banderolles tricolores et de guirlandes de fleurs, „formant un coup d'œil que l'âme attendrie savourait avec délices.”
C'est ainsi que le peuple de Strasbourg se portait vers le Temple de l'Etre suprême, „dépouillé des vestiges impies du sacerdoce.” La place et les portails avaient été ornés d'arbres et l'intérieur de la Cathédrale était arrangé en vaste amphithéâtre, capable de recevoir une foule immense. Au milieu s'élevait sur une montagne un autel de forme antique, où étaient gravées en bas-relief les principales époques de la Révolution. Sur cette montagne „les jeunes citoyennes viennent déposer leurs fleurs, leurs gerbes et leurs fruits, mais elles en sont elles-mêmes le plus bel ornement. Un parfum suave, jeté par leurs mains pures, s'élève vers la voûte; un doux saisissement, un saint respect préparaient le silence nécessaire dans une aussi nombreuse assemblée…” Une fanfare de trompettes annonce alors l'ouverture de la cérémonie, puis „une symphonie mélodieuse élève les âmes vers l'auteur des êtres”, et un poète, inconnu pour nous, vient déclamer une Ode à L'Etre suprême: