…Etre infini, ton culte est le règne de l'homme.
Tu voulus sa grandeur, non le pouvoir de Rome;
L'homme libre élevant vers toi son front serein
T'offre le pur encens des vertus de sa vie.
Lorsque l'esclave impie
Rampe au pied de Terreur, du marbre et de l'airain…
Dieu de la liberté, du peuple et du courage.
Les prêtres et les rois nous voilaient ton image;
Nous voulons t'adorer loin des prêtres, des rois.
Nous avons retrouvé tes traits dans la nature;
Sa voix fidèle et pure
A dicté nos devoirs, notre culte et nos lois!
Espérons que la musique d'Ignace Pleyel, l'ex-maître de chapelle de la Cathédrale, présentait plus d'attraits que ces vers médiocres. Il avait été mis à contribution, lui aussi, pour la cérémonie de ce jour. „Pleyel, dit notre procès-verbal, devenu agriculteur depuis que la Révolution a ramené l'amour des champs…, inspiré par un sujet aussi beau, avait composé une pièce brillante et majestueuse, dont les paroles, extraites de la Journée de Marathon, étaient chantées par un chœur nombreux de jeunes citoyennes, unissant les grâces de leur âge au civisme et à la vertu.”
Ces „harmonieux accords” sont interrompus par le discours d'un orateur, également anonyme, qui dépeint à la foule „les dangers de la doctrine aride de l'athéisme, en intéressant tous les cœurs sensibles à l'existence de la divinité.” Mais nous ne nous arrêterons pas aux flots de rhétorique dont il inonda son auditoire, non plus qu'à la harangue analogue du représentant du peuple Lacoste. De nouveaux chœurs se font entendre et les masses qui se pressaient sous la voûte du temple, se séparent enfin „dans un enthousiasme général”[493] en entonnant cette dernière strophe:
„Potentats, qui sur la terre
Tremblez dès l'aube du jour,
Votre impuissante colère
Va vous perdre sans retour;
Vous voulez réduire en cendre
Le sol de la Liberté;
Dans la tombe il faut descendre
Et croire à l'Egalité.”
[Note 493: Sur cet enthousiasme, plus ou moins général, voy. aussi la Strassburger Zeitung, 21 prairial (9 juin 1794).]
Ce que fut la fête, au sortir de la Cathédrale, nous ne le savons que par les derniers mots du procès-verbal. „L'indigence, dit-il, en rentrant dans ses foyers, y trouva un repas frugal…. le civisme fit couler, sur le soir, une boisson saine aux pieds des divers arbres de la liberté. Une partie de la nuit se passa encore en fête et en allégresse. Le bonnet rouge placé sur la pointe extrême de la tour du temple, que l'on avait illuminée, paraissait dans l'ombre une étoile flamboyante, proclamant les droits du peuple et le bonheur du monde” [494].
[Note 494: Procès-verbal et description de la fête de l'Etre suprême célébrée le 20 prairial. Strasbourg, Dannbach, 16 p., 8°. Signé par le maire et tout le Corps municipal, ce document a été rédigé sans doute par le citoyen Doron, secrétaire-greffier adjoint.]
Dès le lendemain, le corps municipal était mis en devoir d'examiner la carte à payer. Deux mémoires, l'un de 130 livres 60 centimes, l'autre de 1377 livres 35 centimes, lui étaient présentés par les entrepreneurs chargés de „dépouiller le Temple de l'Etre suprême des ornements ridicules de la superstition” [495]. Le 24 prairial paraissait un nouvel appel du comité chargé de réunir les fonds pour couvrir cette dépense et pour orner la Cathédrale „d'emblèmes républicains” [496]. Les citoyens Labeaume, Zabern, Fischer, Dietsch, Chenevet et Læmmermann y exprimaient leur vive douleur de ce que „beaucoup de citoyens restent froids vis-à-vis de l'émotion universelle produite par la fête décadaire… Voulez-vous être égoïstes? Non, alors déposez votre offrande sur l'autel de la patrie!” Personne n'aimait alors à passer pour égoïste; trop de gens avaient été conduits dans les prisons strasbourgeoises comme suspects de ce crime. Aussi finalement la souscription volontaire atteignit-elle le total fort honnête de 34,406 livres en assignats [497]. C'est sur ce fonds patriotique que furent réglés les mémoires mentionnés plus haut; c'est avec cet argent aussi que l'horloger Maybaum dut construire l'horloge décadaire réclamée par Téterel pour la tour de la Cathédrale [498] et que furent renouvelés les quatre drapeaux tricolores, fort usés déjà, ornant les tourelles de la flèche. Ils furent choisis „de l'étoffe la plus solide” pour pouvoir „continuer à annoncer les victoires que remportent les troupes de la République sur les esclaves des despotes coalisés”[499]. Enfin, plus tard encore, le jour même où tombait Robespierre, le Conseil municipal soldait un dernier compte, et le plus considérable de tous, toujours sur le même fonds des contributions volontaires. „Vu, disait la délibération, l'état des frais occasionnés par la construction d'un bonnet rouge et de quatre guirlandes, servant d'ornement à la tour du temple dédié à l'Etre suprême, ouvrages faits depuis le 23 floréal dernier jusqu'au 25 prairial, appuyés des pièces justificatives nécessaires, ledit état présenté par Burger, maçon, spécialement chargé de l'inspection desdits ouvrages, qui se monte à la somme de 2991 livres 68 centimes.