Peut-être doit-on voir là le résultat des attaques de Rumpler, qui, précisément à cette époque, harcelait les préposés du culte catholique avec une grande véhémence. „Vous êtes reconnus pour des intriguants dans la bergerie du Seigneur, et pour des intrus dans une prépositure usurpée, dont les catholiques raisonnables vous chasseront pour avoir la paix, s'ils consultent un peu le vœu des citoyens catholiques, apostoliques et romains de la cité et des fauxbourgs”[621]. Quand on le voit maltraiter ainsi „messieurs les frères et cousins des docteurs d'outre-Rhin”, on devine que l'antagonisme politique et le sentiment national entrent en jeu, dans ces luttes intimes, à nous si mal connues, du catholicisme strasbourgeois d'alors. On s'expliquerait assez bien que la municipalité n'osât plus sacrifier entièrement les constitutionnels à des gens aussi vivement accusés et mal notés sans doute auprès du gouvernement de la République.

[Note 621: Appel pour les citoyens et citoyennes romano-évangéliques, catholiques, apostoliques de la confession de Saint-Louis à Strasbourg, 25 juillet, fête du P. Jacob. Voy. aussi la préface de la Tonnéide, de Rumpler (Argentcourt, Dannbach, an VII), ironiquement dédiée à Zæpffel et Weinborn.]

Malheureusement nous savons très peu de chose sur cette seconde période de l'histoire du culte constitutionnel à Strasbourg, l'attention publique se détournant vers d'autres sujets et la littérature des brochures et des pamphlets, si riche pour les années 1790 à 1795, nous faisant maintenant à peu près défaut. Brendel fonctionna pour la dernière fois comme évêque à la consécration du nouvel évêque du Haut-Rhin, Berdollet, cérémonie qui se fit à Colmar, le 15 août 1796. Il y prononça un „discours plein d'onction” et qui fit couler des larmes, au dire du rapport officiel.

Mais, depuis ce jour, il n'a plus accompli d'actes ecclésiastiques, et de fait, la juridiction de Berdollet s'étendit, dans les années qui suivirent, aux départements du Bas-Rhin et du Mont-Terrible. Nous ne savons pas exactement quand Brendel résigna ses fonctions épiscopales, mais ce dût être bientôt après la date indiquée tout à l'heure. Quant au motif de sa décision, il ne l'a déposé dans aucun document rendu public; un contemporain nous affirme que Brendel „ne donna à la municipalité sa démission de la juridiction épiscopale que pour opérer la réunion des différents partis”[622]. Il aurait donc cru que, lui parti, les catholiques dissidents et les constitutionnels pourraient s'entendre fraternellement sur la nomination d'un nouvel évêque, moins compromis dans les luttes antérieures? On a quelque peine à penser qu'il ait pu se livrer à de pareilles illusions. Quoiqu'il en soit de cette réunion des différentes fractions religieuses rêvée par Brendel, „mais à laquelle les fanatiques se sont opposés”, nous voyons l'ancien évêque accepter bientôt les fonctions, modestement rétribuées[623], d'archiviste départemental. A partir de ce moment, il disparaît forcément des pages de ce récit. Il ne survécut pas longtemps d'ailleurs à l'abandon de ses fonctions épiscopales, ayant succombé, dès le 22 mai 1799, aux maladies qui le minaient depuis longtemps déjà. Un „cortège de trois cents patriotes, spontanément réunis”, l'accompagna jusqu'à sa dernière demeure, tandis que des mégères, „égarées par un fanatisme hideux, se pressaient dans les rues où le convoi devait passer, dirigeant sourdement des imprécations et des injures grossières vers le cercueil”. L'orateur qui parla sur sa tombe put affirmer que le mort avait „constamment repoussé avec pitié toutes les tentatives que l'hypocrisie fit à plusieurs reprises pour l'attirer à une lâcheté. Ses derniers moments ont ressemblé à ceux de toute sa vie; il est mort républicain”[624]. Le ton général du discours prononcé par le citoyen Bottin semble indiquer que l'idée religieuse tenait bien peu de place dans les dernières pensées du défunt. L'on ne saurait donc s'étonner que l'Eglise constitutionnelle du Bas-Rhin ait misérablement fini sous un tel chef. Un ardent apôtre lui-même aurait échoué sans doute, vu la disposition d'esprit des masses, et Brendel, nous l'avons dit autrefois, n'était rien moins qu'un apôtre.

[Note 622: Note manuscrite de la main de M. Laquiante, juge à
Strasbourg, sur mon exemplaire du discours de Bottin.]

[Note 623: Il est entièrement faux de dire qu'il avait „ein erkleckliches Einkommen” comme le fait M. Guerber, Liebermann, p. 159.]

[Note 624: Eloge funèbre du citoyen Brendel, chef du bureau des archives, ci-devant évêque constitutionnel du Bas-Rhin, mort le 3 prairial an VII, prononcé par le citoyen Bottin. Strasb., Levrault, s. dat., 11 p. 8°.]

L'attitude des populations rurales restait en effet une cause d'incessants soucis pour l'administration départementale et le gouvernement de la République. Non contents de laisser inexécutée les lois contre les prêtres rénitents, certaines municipalités du Bas-Rhin s'étaient oubliées jusqu'à „tolérer des attroupements formés dans leurs communes pour enlever des prêtres réfractaires des mains de la troupe armée”; d'autres avaient „souffert que les prêtres rebelles célébrassent publiquement le culte dans leurs communes”; d'autres enfin avaient „laissé subsister, contrairement à la loi, les signes extérieurs du culte”. Un arrêté du Département, daté du 6 juillet, avait suspendu les adjoints et les agents municipaux de Crastatt, Itterswiller, Kleingoeft, Mennolsheim, Reuttenbourg et Sigrist comme coupables de ces méfaits. Par arrêté du 8 août, le Directoire de la République destituait ces fonctionnaires désobéissants et prescrivait leur remplacement immédiat[625]. Quelques semaines après, le ministre de la police générale, le citoyen Cochon, insistait, dans une nouvelle missive, sur l'expulsion immédiate des prêtres insermentés, si nombreux encore en Alsace[626]. Une autre circulaire, datée du 6 fructidor, ordonnait d'enlever sur-le-champ les croix et les images partout où elles subsistaient encore. Cette dépêche officielle citait principalement Marmoutier comme centre de fanatisme. On y sonne les cloches, on y fait des processions au dehors, on y arbore même des cocardes blanches et le drapeau blanc[627]. On peut supposer que ces objurgations officielles restèrent, autant que par le passé, sans résultats pratiques.

[Note 625: Extrait des registres des délibérations du Directoire exécutif. Paris, 21 thermidor an IV. Placard grand-fol. dans les deux langues.]

[Note 626: Strassb. Weltbote, 9 fructidor (26 août 1796).]