La petite Juliette se trouvait orpheline à son tour, sous la tutelle de ses grands-parents, qu'elle connaissait à peine.

Les Milane étaient donc en possession de deux fillettes, dont une seule leur appartenait par les liens du sang.

Maintenant qu'ils avaient recouvré leur trésor si longtemps convoité en vain, que faire de Folla? Certes, il eût été cruel de la renvoyer, dur de la faire descendre au rang de paysanne, à présent qu'elle avait reçu une éducation soignée et vécu d'une vie luxueuse. M. et Mme Milane avaient le sens trop droit et le cur trop bon pour agir ainsi; ils la gardèrent comme jadis.

Folla se croyait leur petite-nièce et la cousine de Juliette, qu'elle adorait, et elle appelait M. et Mme Milane bon papa et bonne maman, comme Juliette.

Elle ne jalousait point sa sur de lait, quoiqu'elle sût parfaitement que celle-ci était l'unique enfant de la maison et l'unique héritière des Kernor et des Milane.

Ceux-ci, malgré leur bonté, et perdus qu'ils étaient dans leur idolâtrie, parlaient souvent à leur petite-fille de choses de l'avenir qu'il ne lui était pas utile de connaître encore; mais cela ne faisait pas une ombre au bonheur de Folla; elle n'était pas même attristée de la préférence qu'elle voyait accorder à Juliette. Presque à leur insu, les grands-parents manifestaient beaucoup plus de tendresse à l'enfant de leur fille, ce qui était assez naturel en somme, et toutes les gâteries étaient pour elle. Folla sentait d'instinct qu'elle leur était plus indifférente que par le passé, mais elle n'en chérissait pas moins ses bienfaiteurs, et trouvait tout simple que sa petite compagne attirât à elle toutes les louanges et les caresses. Elle se croyait bien inférieure à Juliette; elle la voyait plus belle, plus intelligente, plus raisonnable qu'elle, et cependant, nous l'avons déjà dit, Juliette Kernor avait une petite dose d'égoïsme et de suffisance qui la mettait en réalité au-dessous de l'enfant de Gervaise.

Elle aimait certainement beaucoup Folla, mais par un sentiment personnel; Folla jouait avec elle, se prêtait à tous ses caprices, faisait ses commissions; puis la paresse de l'une mettait en relief les capacités de l'autre.

Sans Folla, Juliette se fût ennuyée sûrement, surtout l'été, entre Mlle Cayer et ces deux vieillards qui la choyaient à qui mieux mieux, mais ne l'égayaient pas.

Revenons au fameux samedi où la paresseuse, fort penaude, vit entrer à la salle d'étude son amie Juliette, par bonheur sans Fraülen.

"Dis donc, Lili, fit-elle en bondissant, j'ai découvert un endroit du parc, du côté de la glacière, où nous pourrons bâtir notre maison sans être dérangées, et bon papa ne dira plus que nous abîmons le terrain.