C'était une villageoise avignonnaise, tenant dans ses bras une petite fille brune et jolie, mais chétive, qui ouvrait de grands yeux effarés.
"Madame, dit la paysanne avec une brusque franchise, vous souvenez-vous de la Gervaise, qui a nourri votre petite-fille?
Certainement. Comment va-t-elle, cette bonne Gervaise?
Ah! Madame, faut-y qu'y ait des gens malheureux dans ce monde!… La pauvre femme n'est plus de cette vie à l'heure qu'il est. V'là sa pétioune, qu'est orpheline, péchère; la Gervaise m'a dit comme ça de vous l'amener, que vous étiez bonne, que vous lui donneriez p't-être bien une place dans votre maison jusqu'à ce qu'elle soit en état de gagner son pain."
Mme Milane fut émue de cette confiance naïve. Elle attira à elle l'enfant, qui lui passa immédiatement ses petits bras autour du cou. Cette marque de tendresse spontanée mit des larmes dans les yeux de la bonne dame, qui songea soudain aux caresses de la petite Juliette, dont elle était privée.
Elle alla trouver son mari, lui montra Sophie, lui conta l'affaire, et il se trouva que le même soir l'Avignonnaise quittait le château, bien reposée et restaurée, laissant en bonnes mains la fillette qui lui avait confiée.
C'est ainsi que, par une sorte d'adoption qui devint plus sérieuse à mesure qu'on s'attacha davantage à elle, Sophie, autrement fit Folla ou Follette, devint l'enfant de la maison.
Quand on la vit bien peignée, bien lavée et gentiment habillée, on la trouva ravissante.
Elle recouvra bien vite la gaieté de son âge; elle avait des mines adorables, des réflexions amusantes; elle remplissait de rires et de gazouillements joyeux tour à tour le château dauphinois ou l'appartement parisien, selon la saison, et M. et Mme Milane songèrent moins à regretter leur petite-fille éloignée d'eux.
Quand Folla eut atteint une sizaine d'années, un nouvel événement survint chez ses parents adoptifs: M. Kernor mourut presque subitement, et sa femme ne tarda pas à s'éteindre, minée par le chagrin, et malgré les soins de son père et de sa mère.