Ce n'était pas l'heure du bain; aussi la plage était-elle à peu près déserte.
Deux hommes vinrent à passer près des petites filles; ils avaient mauvaise mine sous le feutre à larges bords qui cachait le haut de leurs visages; leurs vêtements étaient sales et usés, et ils marchaient en traînant la jambe d'une façon bizarre.
L'un d'eux poussa une exclamation soudaine: "Tiens! fit-il d'un ton gouailleur en dévisageant Juliette Kernor, tout le portrait de la Gervaise quand elle était jeune. Et que c'était un beau brin de fille quand je l'ai épousée! elle avait seize ans. Un peu plus luronne que ça cependant; mais elle portait ces yeux-là, ces cheveux-là tout en l'air, et ce minois rose et blanc. Une blonde flambante! quoi. Faut la voir maintenant; ah! ah! ah! quelle différence!
Allons-nous-en, dit tout bas Juliette en tirant Folla par sa
robe. Ces hommes me font peur."
Mais l'individu de mauvaise mine se mit à rire plus fort et murmura quelques mots à l'oreille de son compagnon.
"Allons donc! c'est vrai? fit l'autre avec une stupéfaction profonde. Mais alors, l'ami, t'as de quoi faire chanter les parents.
Pas encore, faut d'abord que je rejoigne la Gervaise. Ah! ah! on ne m'attend pas. L'homme qui revient de la Nouvelle n'est pas tout à fait tombé dans la dèche."
Il se rapprocha des deux enfants qui écoutaient sans comprendre, et prit sans façon le menton délicat de Juliette dans sa grosse patte noire et velue.
"Dites-moi, ma belle petite, vous êtes chez Mme Milane, n'est-ce pas?"
Juliette se recula avec dégoût et terreur.