Un après-midi de mars, Folla n'avait pas été à l'école; ses vêtements usés lui attiraient trop de quolibets et de méchancetés de ses compagnes; sa maîtresse ne l'aimait pas, et nul ne prenait intérêt à ses progrès. D'ailleurs elle n'avait pas le cur au travail, non plus qu'au jeu.
Elle alla sur la route où passent les tramways, les omnibus et même les équipages; devant elle elle avait ce blanc chemin de la Corniche serpentant au bord du golfe bleu, derrière elle la mer d'azur semée de voiles claires.
Elle s'accouda au parapet de pierre, sa petite tête amaigrie et triste appuyée sur sa main, et elle songea.
La veille, on avait parlé à Endoume d'un jeune garçon qui, en s'aventurant seul au large dans la barque de son père, avait chaviré et s'était noyé avant qu'on eût pu lui porter secours.
Folla pensait à cela, et se disait, comme malgré elle, que cet enfant était bien heureux et que, quand la vie est si noire et si dure, même pour les petits, il fait bon la quitter. Pauvre Folla! son cur était si plein de désespoir et de lassitude! Ne la blâmez pas, mais plaignez-la.
Puis elle se rappelait son doux passé, son passé béni et
joyeux; il y avait un an à cette même époque, avait eu lieu à
Paris un charmant bal d'enfants auquel elle avait assisté avec
Juliette.
Celle-ci portait un fourreau de guipure sur un transparent de soie bleue, qui allait merveilleusement à son teint de neige et à ses cheveux d'or; Folla, elle, était vêtue d'une petite robe anglaise en velours grenat, orné de dentelles blanches. On s'était tant amusé! Il y a avait de jolis et gentils enfants, des gâteaux exquis et des glaces.
Oh! cette délicieuse nuit de bal! Folla s'en souvenait. Elle se souvenait de bien d'autres choses: des heures d'étude passées dans la chambre chaude, à Paris ou à la Seille; des repas gais et abondants, des promenades à pied ou en voiture, des leçons de musique où elle se montrait si appliquée, du grand salon or et ponceau où l'on prenait le thé le soir quand il venait du monde, et enfin du château dauphinois, ce paradis radieux aux pelouses ombreuses et aux bois touffus.
Et maintenant Folla n'avait plus de quoi se vêtir, plus de quoi manger; son père volait et s'enivrait, sa mère ne lui avait jamais donné un baiser… Un sanglot souleva sa poitrine. Pauvre Folla! n'est-ce pas, c'était trop de souffrance et d'abandon pour ses dix ans?
Et voilà qu'elle veut retourner à la maison, afin que les passants ne voient point ses larmes.