Au moment où elle va traverser la route, le claquement d'un fouet siffle à son oreille, et la grosse voix d'un cocher, à l'accent marseillais des plus prononcés, lui crie:

"Sapristi! prends donc garde, petite sotte, j'ai failli t'écraser."

Folla fait un bond en arrière pour éviter les chevaux; c'est une voiture de louage qui emporte des promeneurs sur le chemin de la Corniche.

Dans le fond est une dame mise élégamment; à côté d'elle une fillette d'une dizaine d'années, non moins élégante, et sur le strapontin deux autres enfants. La dame, Folla ne la connaît pas; mais la petite fille assise près d'elle!… Dieu! mais c'est Juliette! Juliette Kernor, sa sur de lait!

Folla joint ses mains maigres sur sa poitrine, et crie, affolée: "Juliette! Juliette!"

La petite fille de la voiture se retourne, fait un mouvement; mais une vive rougeur couvre ses joues, et elle se détourne lentement, faisant signe de continuer sa route au cocher, qui a cru devoir ralentir l'allure de ses chevaux.

Et Folla voit filer dans la poussière la victoria légère, tandis que son ancienne amie, d'un air embarrassé, donne une explication à ceux qui l'accompagnent.

Folla demeure atterrée sur le chemin, enveloppée d'un nuage de poussière. Se peut-il qu'on ne l'ait pas reconnue?

"Suis-je donc si changée?" murmure douloureusement l'enfant, qui ne peut comprendre l'action blâmable qu'elle n'eût jamais faite, elle.

En effet, Juliette Kernor avait fort bien vu Sophie; mais il lui était venu une fausse honte en s'entendant appeler devant ses petits amis par cette pauvresse mal vêtue.